Points de vue des gauches ukrainiennes et russes
Le journal de « centre-gauche et indépendantiste » québécois Le Devoir vient de publier une lettre ouverte signée par cinq pacifistes, qui appellent à un « cessez-le-feu et à des négociations immédiates » en Ukraine.
La lettre en elle-mĂȘme ne mĂ©riterait pas quâon sây attarde si les auteur.es ne disaient pas signer « pour » le Collectif Ă©chec Ă la guerre.
De fait, le Collectif regroupe des partis politiques de gauche (QuĂ©bec solidaire, Parti communiste), de trĂšs nombreux syndicats (de la CSN, de la FTQ, dâinfirmiĂšres, dâenseignant.es etc.), des groupes communautaires et de dĂ©fense des droits (FRAPRU, Ligue des droits et libertĂ©s, AQOCI, MEPACQ etc.) et des organisations religieuses. En bref, câest donc une bonne partie de ce que le QuĂ©bec compte de militant.es qui se dĂ©clarent de gauche, syndicalistes, socialistes, fĂ©ministes, anticapitalistes, anti-impĂ©rialistes, postcoloniaux, altermondialistes et mĂȘme internationalistes qui se voit associĂ©e, au moins indirectement, au contenu de cet appel pacifiste.
â Cessez-le-feu ou capitulation ?
La lettre en question est une mĂ©diocre caricature de la propagande vĂ©hiculĂ©e par Vladimir Poutine : la guerre a Ă©tĂ© provoquĂ©e par les Ătats-Unis, lâOccident, lâOTAN, qui « mĂšnent une vĂ©ritable guerre par procuration en Ukraine ». La Russie quant Ă elle a tout fait pour nĂ©gocier et Ă©viter le conflit mais il a bien fallu quâelle dĂ©fende ses intĂ©rĂȘts « de grande puissance ». Et finalement, comme « la guerre en Ukraine ne sâest pas dĂ©roulĂ©e selon les plans de lâOccident », que les sanctions Ă©conomiques ont Ă©chouĂ©es, que la « situation Ă©volue Ă lâavantage de la Russie », quâil faut Ă©viter un engrenage et une guerre nuclĂ©aire, il est dans lâintĂ©rĂȘt des ukrainien.nes et de lâhumanitĂ© dâimposer le plus rapidement possible un « cessez-le-feu ». Ăvidemment le texte ne nous ni comment ni quelles en seraient les implications mais il faut que cela soit fait et « mutuellement acceptable ». Et voilĂ , il fallait juste y penser et lâĂ©crire.
Au-delĂ dâun narratif digne de la novlangue de Georges Orwell, oĂč ceux que lâon pensait ĂȘtre les agressĂ©s deviennent les agresseurs, les victimes, les coupables, les victoires, des dĂ©faites, les impĂ©rialistes, les colonisĂ©s etc., lâintention premiĂšre qui transpire de la lettre est de mettre un terme au soutien militaire canadien Ă lâUkraine, aussi ridicule soit-il. Il est de fait certain que si lâUkraine ne reçoit plus aucun soutien, elle nâaura alors plus dâautre choix que de nĂ©gocier le cessez-le-feu. Et le plus tĂŽt on arrĂȘtera de la soutenir, le plus tĂŽt le cessez-le-feu souhaitĂ© par les auteur.es de la lettre, sera imposĂ©. Mais il nâest pas dit quâil sera « mutuellement acceptable ».
Et de fait, le seul problĂšme Ă lâexĂ©cution de ce plan magistral est que les Ukrainien.nes â et heureusement beaucoup dâautres personnes â considĂšrent aujourdâhui quâil ne sâagit plus alors dâun cessez-le-feu mais dâune capitulation en rase campagne. Et, rien Ă faire, mĂȘme avec les incantations des pacifistes quĂ©bĂ©cois.es, les ukrainien.nes refusent de capituler.
- Faut-il Ă©couter les ukrainien.nes ou les ignorer et dĂ©fendre le pacifisme dâĂchec Ă la guerre ?
Mais les auteur.es de la lettre se moquent Ă©perdument de ce que peuvent penser et vouloir les ukrainien.nes. Il est en effet sidĂ©rant de voir avec quelle facilitĂ©, toute honte bue, cinq pacifistes (qui se revendiquent certainement postcolonialistes), bien Ă lâabri des bombes, peuvent prĂ©tendre sâexprimer pour et dans lâintĂ©rĂȘt des ukrainien.nes, sans mĂȘme prendre la peine dâen citer un.e seul.e.
Comme si les ukrainien.nes ne pouvaient pas parler, comme si leurs revendications Ă©taient inconnues, comme si leur avis Ă©tait de toute façon sans intĂ©rĂȘt au regard des prĂ©occupations planĂ©taires des cinq pacifistes quĂ©bĂ©cois.es. Les ukrainien.nes sont de facto infantilisĂ©.es, traitĂ©.es comme des enfants qui ont rĂ©agi de façon impulsive, quâil faut calmer et Ă qui il faut expliquer, et au besoin imposer, ce qui est bon pour eux et elles.
Câest vrai quâils et elles nâĂ©coutent pas beaucoup, pas mĂȘme les doctes conseils de nos cinq pacifistes ou des capitalistes occidentaux et Russes. Au lieu de fuir en taxi et de se laisser calmement coloniser, comme le prĂ©voyaient Vladimir Poutine mais Ă©galement tous les membres de lâOTAN, ils et elles ont choisi de rĂ©sister et continuent de rĂ©sister malgrĂ© tout, semblant oublier quâils et elles ont en face dâeux une puissance nuclĂ©aire.
Bref, si pour les auteur.es de la lettre lâopinion des ukrainien.nes ne compte pas, les ukrainien.nes en revanche feraient bien de les Ă©couter. Il sâagit lĂ dâune conception et dâune pratique de « solidaritĂ© internationale » dĂ©jĂ bien documentĂ©es.
- Mais pourquoi la gauche ukrainienne refuse-t-elle de capituler ?
Mais imaginons que, contrairement aux cinq missionnaires pacifistes, les membres associatifs du Collectif estiment important dâĂ©couter et de prendre en compte ce que les Ukrainien.nes revendiquent, comme nâimporte quel internationaliste digne de ce nom. Ils et elles peuvent alors facilement se renseigner en français grĂące au prĂ©cieux travail rĂ©alisĂ© par un regroupement de plusieurs maisons dâĂ©dition de gauche (y compris quĂ©bĂ©coises) et au travail du RĂ©seau europĂ©en de solidaritĂ© avec lâUkraine (ENSU/RESU).
Les partis politiques de gauche, les syndicats et les groupes communautaires quĂ©bĂ©cois peuvent alors constater dans ces milliers de documents que par bien des aspects, la sociĂ©tĂ© ukrainienne nâest pas trĂšs diffĂ©rente de la sociĂ©tĂ© quĂ©bĂ©coise ; et que, comme elle, câest une sociĂ©tĂ© profondĂ©ment divisĂ©e. Il y a des fascistes, des racistes, des capitalistes profiteurs de la guerre, des multimillionnaires crapuleux et planquĂ©s, des politiques corrompus, des religieux homophobes, des antisĂ©mites, des islamophobes etc. Et, comme au QuĂ©bec, faute dâune gauche vĂ©ritablement internationaliste, câest cette tendance qui a le vent en poupe.
Mais il y a Ă©galement de nombreux militant.es de gauche, anticapitalistes, des fĂ©ministes et des anarchistes qui, en toute conscience, ont choisi de dĂ©fendre le droit Ă lâindĂ©pendance, non seulement les armes Ă la main mais Ă©galement sous le commandement dâun gouvernement bourgeois et patriarcal, seule solution militairement viable selon eux pour ne pas ĂȘtre colonisĂ©.es et disparaitre ; quâil y a des syndicalistes qui militent contre la scandaleuse rĂ©forme du Code du travail tout en apportant un soutien continu aux soldat.es dans les tranchĂ©es ; des militants internationalistes qui malgrĂ© lâĂ©tat dâurgence, prennent le temps dâenvoyer des messages de solidaritĂ© aux palestiniens, aux grĂ©vistes français ou britanniques ; des anticapitalistes qui militent contre les rĂ©formes nĂ©o-libĂ©rales de Zelenski, du FMI et de la Banque mondiale, pour la nationalisation de lâindustrie de lâarmement, lâexpropriation des oligarques ; des militant.es qui au risque de leur vie documentent la rĂ©alitĂ© dans les territoires occupĂ©s, les vols dâenfants, le pillage de Mariupol et de sa rĂ©gion, comme la russification Ă marche forcĂ©e etc.
Toujours dans ces prĂ©cieux documents, les membres du Collectif pourront Ă©galement constater que les ukrainien.nes se battent Ă©galement pour la paix, un cessez-le-feu et le dĂ©sarmement. La diffĂ©rence toutefois est quâils et elles nâacceptent pas les conditions proposĂ©es par nos cinq pacifistes ou Vladimir Poutine. Ils et elles ne cessent de le rĂ©pĂ©ter : si la Russie se retire, il nây a plus de guerre. En revanche, si lâUkraine cĂšde, il nây a plus dâUkraine.
- Qui désarmera et qui sera désarmé ?
De fait, quand on fait face Ă lâarmĂ©e dâun dirigeant qui rĂ©pĂšte Ă qui veut lâentendre que vous nâexistez pas et qui a dĂ©jĂ montrĂ© on ne peut plus clairement aux TchĂ©tchĂšnes, aux Syrien.nes ou aux Georgiens les conditions dâune paix durable et du dĂ©sarmement selon lui, on retient surement mieux certaines leçons de lâhistoire : « toute la question est de savoir qui dĂ©sarmera et qui sera dĂ©sarmé ».
Par consĂ©quent, aujourdâhui, ce que les membres du Collectif ne trouveront pas dans ces multiples documents de syndicalistes, de socialistes de fĂ©ministes, dâanticapitalistes, dâinternationalistes ukrainien.nes ce sont des appels Ă mettre un terme au soutien militaire Ă lâarmĂ©e ukrainienne, Ă sâopposer Ă lâentrĂ©e de lâUkraine dans lâOTAN ou dans lâUnion europĂ©enne. Ces militant.es de la gauche ukrainienne le rĂ©pĂštent : ce nâest pas de gaitĂ© de cĆur quâils et elles font ces choix politiques ; câest une question de prioritĂ©s, de survie.
- Et si la gauche Russe souhaitait également la défaite militaire de Poutine ?
Nos cinq pacifistes pourraient par ailleurs, toujours dans une perspective de solidaritĂ© internationale, se tourner vers les militant.es internationalistes russes. Il est vrai quâil est beaucoup plus difficile dâentrer en contact avec elles et eux mais, grĂące au travail des militant.es du RESU, on dispose notamment des dĂ©clarations du Mouvement socialiste russe. Et voici un extrait dâun rĂ©cent communiqué en espĂ©rant que les membres du Collectif Ăchec Ă la guerre soient incitĂ©s Ă le lire dans son intĂ©gralité :
« Le rĂ©gime de Poutine ne peut plus sortir de lâĂ©tat de guerre, car le seul moyen de maintenir son systĂšme est dâaggraver la situation internationale et dâintensifier la rĂ©pression politique Ă lâintĂ©rieur de la Russie.
Câest pourquoi toute nĂ©gociation avec Poutine nâapporterait, au mieux, quâun bref rĂ©pit, et non une vĂ©ritable paix. Une victoire de la Russie serait la preuve de la faiblesse de lâOccident et de sa volontĂ© de redessiner ses sphĂšres dâinfluence, surtout dans lâespace post-soviĂ©tique. La Moldavie et les Ătats baltes pourraient ĂȘtre les prochaines victimes de lâagression. Une dĂ©faite du rĂ©gime, en revanche, Ă©quivaudrait Ă son effondrement. Seul le peuple ukrainien a le droit de dĂ©cider quand et dans quelles conditions faire la paix. Tant que les Ukrainiens feront preuve dâune volontĂ© de rĂ©sistance et que le rĂ©gime de Poutine ne changera rien Ă ses objectifs expansionnistes, toute contrainte exercĂ©e sur lâUkraine pour lâamener Ă nĂ©gocier est un pas vers un « accord » impĂ©rialiste aux dĂ©pens de lâindĂ©pendance de lâUkraine. Cet « accord de paix » impĂ©rialiste signifierait un retour Ă la pratique de partition du reste du monde par les « grandes puissances », câest-Ă -dire aux conditions qui ont donnĂ© naissance Ă la PremiĂšre et Ă la Seconde Guerre mondiale.
Le principal obstacle Ă la paix nâest certainement pas le « manque de volontĂ© de compromis » de Volodymyr Zelensky, ni le « caractĂšre faucon » de Joe Biden ou dâOlaf Scholz : câest le manque de volontĂ© de Poutine de discuter mĂȘme de la dĂ©soccupation des territoires ukrainiens saisis aprĂšs le 24 fĂ©vrier 2022. Et câest lâagresseur, et non la victime, qui doit ĂȘtre contraint de nĂ©gocier » (Traduction Deepl.).
Il est Ă©vident que cette prise de position, tout comme celle de la gauche ukrainienne reprise ici, ne reflĂštent quâune partie et probablement quâune toute petite partie des opinions des gauches Russe ou Ukrainienne. Mais ce sont ces positions que nous relayons, que nous avons choisi dâappuyer, en citant nos sources. Que les cinq pacifistes quĂ©bĂ©cois.es fassent de mĂȘme et nous disent au nom de qui ils et elles parlent et revendiquent un « cessez-le-feu immĂ©diat » en Ukraine.
En attendant leurs sources, nous partageons lâavis du Mouvement socialiste Russe selon lequel, dans le contexte actuel, ce qui compte au final câest le choix du peuple ukrainien et que « câest lâagresseur, et non la victime, qui doit ĂȘtre contraint de nĂ©gocier ». Tout lâinverse de ce quâont choisi de dĂ©fendre les cinq pacifistes quĂ©bĂ©cois.es « pour » un important collectif de travailleurs et de travailleuses QuĂ©bĂ©cois.es.
Nous espĂ©rons alors que les membres associatifs du Collectif Ăchec Ă la Guerre feront savoir quâils condamnent fermement cette mĂ©prisable prise de position qui va Ă lâencontre du droit Ă lâauto-dĂ©termination et de tous les principes de base de la solidaritĂ© internationale ouvriĂšre et fĂ©ministe, de lâinternationalisme.