Perrine Poupin Taras Kobzar
Entretien avec un volontaire de la défense territoriale
Plus de quatre mois aprĂšs le dĂ©but de lâinvasion de lâUkraine par la Russie, lâarmĂ©e russe progresse dans lâest et le sud du pays, dont la conquĂȘte est prĂ©sentĂ©e par le Kremlin comme lâobjectif prioritaire de son offensive militaire. Au printemps, lâarmĂ©e ukrainienne est parvenue Ă repousser les Russes dans la rĂ©gion de Kyiv et dans le nord du pays. Taras Kobzar, militant anarcho-syndicaliste investi depuis 1989 dans de nombreuses initiatives sociales Ă Donetsk, ville quâil a dĂ» fuir en 2014 Ă cause de lâoccupation du Donbass par les sĂ©paratistes, sâest engagĂ© dans la dĂ©fense territoriale de Kyiv au commencement de lâinvasion. Nous lâavions dĂ©jĂ Â interrogé alors. AprĂšs avoir combattu dans les quartiers nord de Kyiv, son bataillon a Ă©tĂ© envoyĂ© sur le front en mars et en avril Ă Irpin et Ă Gostomel, villes stratĂ©giques de la banlieue Ouest de Kyiv situĂ©es sur la route de la capitale.
Perrine Poupin (P.P.) : AprÚs le déclenchement des hostilités, le 24 février 2022, vous avez trÚs rapidement rejoint un bataillon de la défense territoriale. Pourriez-vous nous décrire le fonctionnement de cette structure ?
Taras Kobzar (T.K.) : La dĂ©fense territoriale fait partie des forces armĂ©es ukrainiennes. Elle est composĂ©e de rĂ©servistes, mobilisĂ©s depuis la loi martiale au moyen des bureaux militaires prĂ©sents dans chaque district, et de volontaires, recrutĂ©s Ă lâinitiative de reprĂ©sentants locaux. Chaque ville dispose de sa propre brigade de dĂ©fense territoriale. A Kyiv, câest la 112e brigade. Lâensemble des brigades sont subordonnĂ©es au commandement gĂ©nĂ©ral des forces armĂ©es et constituent une entitĂ© unique pour la durĂ©e des hostilitĂ©s. Les tĂąches des forces de dĂ©fense territoriale consistent notamment Ă soutenir les actions de premiĂšre ligne de lâarmĂ©e (elles constituent gĂ©nĂ©ralement les deuxiĂšmes et troisiĂšmes lignes de dĂ©fense), Ă maintenir lâordre public dans les zones de combat, Ă identifier les groupes de sabotage ennemis Ă lâarriĂšre du front, Ă Ă©tablir des checkpoints pour inspecter les vĂ©hicules, Ă dĂ©blayer les rues et les bĂątiments abandonnĂ©s par lâennemi en retraite, Ă dĂ©tecter et Ă neutraliser les engins explosifs, etc. Certaines unitĂ©s de dĂ©fense peuvent ĂȘtre utilisĂ©es comme groupes dâassaut dotĂ©s dâarmes antichars lourdes (lance-grenades), voire de vĂ©hicules blindĂ©s de transport de troupes et de chars lĂ©gers, ce qui convertit ces unitĂ©s dâinfanterie lĂ©gĂšre en groupes de combat entiĂšrement motorisĂ©s. Aujourdâhui, une rĂ©forme de la dĂ©fense territoriale est en cours : ses bataillons se voient fusionnĂ©s soit avec des unitĂ©s des forces armĂ©es, soit avec des unitĂ©s de la Garde nationale (force de gendarmerie). Ces unitĂ©s nouvelles sont ensuite envoyĂ©es dans lâest de lâUkraine, prĂšs du Donbass et de Kharkiv, zones Ă prĂ©sent les plus menacĂ©es aprĂšs la victoire des forces ukrainiennes dans le nord (Kyiv, Irpin, Gostomel, Bucha, Chernihiv, Sumy).
Peu aprĂšs le dĂ©but de la guerre, jâai rejoint une formation de volontaires Ă Kyiv. DĂšs les premiers jours, jâai participĂ© Ă la dĂ©fense de la zone nord de la ville (quartiers dâObolon et de Vyshgorod). Notre bataillon constituait la deuxiĂšme ligne de dĂ©fense en cas de percĂ©e des chars russes dans cette direction. Nous savions que lâarmĂ©e russe prĂ©voyait de pĂ©nĂ©trer dans Kyiv par ce cĂŽtĂ© de la ville. Nous avions Ă©galement pour tĂąche de tenir des check-points sur des sections de route stratĂ©giquement importantes, en contrĂŽlant les vĂ©hicules pour identifier les groupes de saboteurs ennemis.
P.P. : Autrement dit, il nây a pas de bataillons autonomes, tout est contrĂŽlĂ© par lâarmĂ©e ?
T.K. : Comme le stipule la loi ukrainienne, les unitĂ©s de la dĂ©fense territoriale ne disposent dâaucune autonomie sur le plan militaire. Les membres dâun mĂȘme groupe politique ou militant peuvent servir ensemble dans une mĂȘme unitĂ©, mais ils sont considĂ©rĂ©s comme des soldats ordinaires, sans reconnaissance particuliĂšre de lâentitĂ© collective Ă laquelle ils appartiennent. MalgrĂ© tout, le groupe anarchiste dont je fais partie et certains de ses sympathisants ont dĂ©cider de sâengager dans lâun des bataillons de la dĂ©fense territoriale Ă Kyiv et y ont organisĂ© un collectif de soldats rĂ©volutionnaires libertaires sous le nom de âComitĂ© des soldatsâ. Ce collectif continue aujourdâhui encore de fonctionner. Nous avons effectuĂ© un travail Ă©ducatif et culturel au sein du bataillon, organisĂ© des discussions et des dĂ©bats sur des questions dâactualitĂ© avec les soldats, menĂ© des programmes de formation pendant notre temps libre et surtout, nous nous sommes engagĂ©s dans la protection juridique et sociale des droits des soldats de notre bataillon. Nous avons exprimĂ© ouvertement nos opinions politiques. Mais en tant que soldats du bataillon, nous obĂ©issions aux ordres du commandement gĂ©nĂ©ral comme tous les soldats. Jamais il ne nous serait venu Ă lâesprit quâil en soit autrement.
P.P. : En mars, votre bataillon a été envoyé sur la ligne de front, à Irpin et à Gostomel. Quelles tùches vous ont alors été assignées ?
T.K. : Irpin, Gostomel et Bucha sont de petites villes situĂ©es Ă environ 7-8 kilomĂštres au nord-ouest de Kyiv. Elles forment un triangle prĂšs des riviĂšres Irpin et Bucha. Ce sont des villes composĂ©es de tours dâhabitation denses, avec des quartiers pĂ©riphĂ©riques composĂ©s de maisons privĂ©es. Au dĂ©but de la guerre, la population de Gostomel Ă©tait de 16 000 habitants, celle dâIrpin de 60 000 et celle de Bucha de 37 000. Gostomel est une ville ancienne, fondĂ©e au XVe siĂšcle, Ă laquelle le roi Sigismond de Pologne a accordĂ© au XVIIe siĂšcle les droits communaux dits de Magdebourg (garantissant aux citoyens leur libertĂ© personnelle, leur droit de propriĂ©tĂ© et leur intĂ©gritĂ© physique). La population est principalement composĂ©e dâemployĂ©s dâentreprises locales et de travailleurs indĂ©pendants du monde de la culture. Irpin, Gostomel, Bucha et dâautres petites villes au nord de Kyiv sont devenues cĂ©lĂšbres dans le monde entier en raison des violents combats qui sây sont dĂ©roulĂ©s et de la brutalitĂ© de lâarmĂ©e russe, responsable de crimes de guerre contre des civils. Les « Kadyrovtsy » (soldats de lâarmĂ©e tchĂ©tchĂšne) sont rĂ©putĂ©s avoir Ă©tĂ© particuliĂšrement sanguinaires.
Notre bataillon a dâabord Ă©tĂ© postĂ© Ă Irpin, oĂč il a dĂ» tenir des positions sous le bombardement constant de lâartillerie et des chars russes dans les quartiers en ruines de la ville incendiĂ©e. Il sâagissait de quartiers rĂ©sidentiels abandonnĂ©s par les civils fuyant les bombardements. Les troupes ukrainiennes sont parvenues Ă reprendre le contrĂŽle de ces zones autrefois sous contrĂŽle des troupes russes. AprĂšs Irpin, notre bataillon a Ă©tĂ© envoyĂ© Ă Gostomel, oĂč nous avons Ă©tĂ© chargĂ©s de nettoyer le territoire et dâorganiser des barrages routiers. Ă ce moment-lĂ , lâarmĂ©e russe avait Ă©tĂ© vaincue dans le nord et sâĂ©tait retirĂ©e vers la BiĂ©lorussie.
P.P. : Comment avez-vous vécu ces événements ?
T.K. : Jâai ressenti une vive et profonde colĂšre envers lâennemi. Jâai Ă©tĂ© choquĂ© par ce que jâai vu dans ces villes. Elles ont Ă©tĂ© atrocement dĂ©truites. Jâai vu la vie disparaĂźtre de ces maisons. Beaucoup, beaucoup de vies et de destins brisĂ©s. Des effets personnels abandonnĂ©s dans les appartements⊠des jouets pour enfants. Des murs percĂ©s par des obus. Un globe terrestre dans la chambre dâun petit enfant, Ă©ventrĂ© par des Ă©clats de mine. Des poissons morts dans un aquarium Ă moitiĂ© sec. Des animaux affamĂ©s, abandonnĂ©s. Lâodeur de la chair humaine en dĂ©composition ou brĂ»lĂ©e. Des cadavres dans les rues. CâĂ©tait comme les entrailles dâune Ă©norme crĂ©ature morte. Câest comme ça que jâai vu la ville.
Jâai Ă©galement entendu les histoires de certains habitants qui sâĂ©taient cachĂ©s dans des sous-sols pendant des semaines. Des histoires de violence, pleines de chagrin et de larmes. JâĂ©tais prĂ©sent lorsque mes camarades ont secouru un habitant dâIrpin qui Ă©tait restĂ© terrĂ© dans le sous-sol de sa maison sans eau, ni nourriture, ni aide mĂ©dicale depuis plus dâune semaine. Je ne sais pas comment il a survĂ©cu. Son histoire est effrayante. CâĂ©tait un homme ĂągĂ© dont la femme avait Ă©tĂ© violĂ©e sous ses yeux et qui avait lui-mĂȘme Ă©tĂ© brutalement battu. Je me souviens aussi dâune vieille femme du quartier qui a criĂ© en nous voyant : « Fistons, ne faites pas de prisonniers chez les Russes. Tuez-les tous ! »
P.P. : Quelles étaient vos conditions de vie, en tant que volontaire de la défense territoriale, à Irpin, puis à Gostomel ?
T.K. : Sans parler des expĂ©riences que je viens de dĂ©crire, la vie quotidienne dâun soldat Ă©tait difficile. Nous vivions sans lumiĂšre, sans chauffage et sans communication sous un constant feu dâartillerie. Pendant cette pĂ©riode, jâai appris Ă prendre la vie comme elle Ă©tait. Par exemple, Ă aller aux toilettes et Ă mây asseoir tranquillement pendant les bombardements dâartillerie, en me prĂ©occupant davantage de mon hygiĂšne personnelle que des murs vibrants du W.C. On sây habitue.
Comme nourriture, nous avions de maigres rations militaires et ce que nous trouvions dans les maisons en ruine. Un verre de thĂ© chaud Ă©tait un luxe. Parfois, jâai pu avaler une ou deux gorgĂ©es de thĂ© chaud dâune tasse que lâon se partageaient, mes camarades et moi. Il nây avait aucun moyen de communiquer avec notre famille. Nos proches nâont rien su de nous pendant une semaine ou plus. Nous dormions sur le sol sans nous dĂ©shabiller. Au dĂ©but, nous gardions mĂȘme notre gilet pare-balles et notre casque. Tout cela sous un bombardement incessant. Ă cause de la saletĂ© qui nous entourait, de la mauvaise nourriture et des conditions dâhygiĂšne effroyables, nous avions souvent des maux dâestomac. Je portais une attention toute particuliĂšre Ă mon hygiĂšne et je me nettoyais avec de lâeau de Cologne, mais cela ne suffisait pas. Il faisait aussi trĂšs froid.
La situation a changĂ© lorsque nous avons quittĂ© Irpin pour Gostomel. Il nây avait plus de combats lĂ -bas et nous nous sommes installĂ©s dans les banlieues, dans des maisons privĂ©es, oĂč nous pouvions souvent ĂȘtre au grand air et cuisiner notre propre nourriture sur un feu. LĂ -bas, jâai mĂȘme pu me laver un peu en faisant bouillir de lâeau dans une casserole. Le plus beau cadeau du destin Ă©tait que je pouvais boire du thĂ© chaud et consommer de la confiture de framboises en quantitĂ© illimitĂ©e Ă tout moment de la journĂ©e. On sâĂ©tait occupĂ© de nous prĂ©voir des repas, et nous avons enfin pu recommencer Ă manger normalement. Ă Gostomel, jâai Ă©tĂ© frappĂ© par le nombre dâanimaux abandonnĂ©s. Il sâagissait principalement de chiens de toutes sortes de race. Nous les avons nourris avec nos propres rations, en leur donnant la viande que nous avions. Jâai eu beaucoup de peine pour ces malheureuses crĂ©atures.
P.P. : Combien de temps ces villes ont-elles été prises dans la ligne de front ?
T.K. : Lâoffensive russe a commencĂ© le 24 fĂ©vrier avec la prise des aĂ©roports de Gostomel et de Bucha. Les parachutistes russes y ont dĂ©barquĂ© et ont attaquĂ© les villes. Lâobjectif de lâarmĂ©e russe Ă©tait de crĂ©er une tĂȘte de pont militaire Ă lâouest de Kyiv, dans le but de pĂ©nĂ©trer dans la ville pour ensuite lâencercler. Cette zone Ă©tait donc considĂ©rĂ©e par lâarmĂ©e russe comme dâune grande importance stratĂ©gique. Par consĂ©quent, il fallait Ă tout prix tenir ces villes. Les combats ont durĂ© tout au long des mois de fĂ©vrier et mars, avec des succĂšs variables dâun cĂŽtĂ© comme de lâautre. Au dĂ©but du mois dâavril, elles ont Ă©tĂ© complĂštement libĂ©rĂ©es par les troupes ukrainiennes.
P.P. : LâarmĂ©e russe aurait-elle pu atteindre Kyiv ?
T.K. : Lâoffensive russe sâest essoufflĂ©e face Ă la rĂ©sistance fĂ©roce que lui a opposĂ© lâarmĂ©e ukrainienne. Les Russes ont Ă©tĂ© repoussĂ©s vers le nord et ont dĂ» quitter lâUkraine pour se rĂ©fugier derriĂšre la frontiĂšre biĂ©lorusse. Ils ont subi des pertes lourdes et ne pouvaient plus continuer Ă tenir leurs positions, sans parler de lancer une offensive sur Kyiv. LâimpossibilitĂ© de prendre des villes importantes telles que Chernigov, Sumy et Kharkiv a conduit Ă lâĂ©chec complet de lâoffensive russe dans le nord de lâUkraine. Le Kremlin a donc Ă©tĂ© contraint de retirer les restes de ses forces du front nord et de les concentrer dans lâest et le sud de lâUkraine, Ă la frontiĂšre des rĂ©gions de Kharkiv, de Donetsk et de Louhansk et dans les rĂ©gions de Mariupol, de Kherson et de Nikolaev.
P.P. : Comment vit-on la victoire sur un territoire comme Irpin ?
T.K. : Je me souviens que lorsque les bombardements ont pris fin, il y a eu un silence trĂšs Ă©trange. Au dĂ©but, nous avons pensĂ© que câĂ©tait une accalmie temporaire, nous nâĂ©tions pas habituĂ©s Ă ne plus subir de tirs. Nous nous sommes dit que lâennemi se regroupait avant de lancer une nouvelle attaque. Nous avons attendu. Mais il sâest avĂ©rĂ© que les Russes battaient en retraite. Ils Ă©taient Ă©puisĂ©s. Nous les avions assommĂ©s et vaincus. Ils se retiraient de la rĂ©gion de Kyiv. Au dĂ©but, nous nâarrivions pas Ă le croire, les combats avaient Ă©tĂ© trop terribles.
P.P. : Comment était organisée les évacuations des villes pendant la guerre ?
T.K. : Je sais que des civils ont Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©s sous les tirs de mortier incessants de lâarmĂ©e russe. CâĂ©tait une violation de tous les accords de cessez-le-feu. Les Russes ont fait ça partout. MalgrĂ© tous les efforts du Service dâĂtat pour les situations dâurgence et du ministĂšre de lâIntĂ©rieur ukrainiens qui ont organisĂ© les Ă©vacuations, il y a eu des victimes civiles.
P.P. : Quelle était la situation en termes de moyens de communication ?
T.K. : Il nây avait pas ou trĂšs peu dâinternet civil Ă Irpin et aucun service de tĂ©lĂ©phonie mobile. Quant aux soldats ukrainiens, ils ont reçu lâordre de couper par sĂ©curitĂ© toute forme de communication tĂ©lĂ©phonique ou par internet. Mais nous avons pu prendre des photos et faire des vidĂ©os. Jâai pas mal de matĂ©riel vidĂ©o sur la destruction des villes, nos conditions de vie lĂ -bas, etc. Une fois seulement, aprĂšs plus dâune semaine de silence, nous avons pu tĂ©lĂ©phoner briĂšvement Ă la maison et rassurer nos proches qui ne savaient pas ce qui nous arrivait. CâĂ©tait juste avant un assaut. On nous a rassemblĂ©s Ă un endroit de la ville, on nous a distribuĂ© des armes lourdes et on nous a permis de communiquer avec nos proches grĂące Ă une connexion internet Starlink. CâĂ©tait lâoccasion de leur dire au revoir, au cas oĂč cette conversation serait la derniĂšre, mais il fallait leur laisser penser que nous allions bien, que nous Ă©tions en sĂ©curitĂ©. En guerre, il est souvent nĂ©cessaire de mentir Ă ses proches, pour les rassurer. Puis, Ă Gostomel, la situation sâest amĂ©liorĂ©e : la communication Ă©tait autorisĂ©e et il Ă©tait possible dâappeler chez soi. Mais câĂ©tait aprĂšs la fin des hostilitĂ©s.
P.P. : Avez-vous rencontrĂ© des otages russes ? Comme ancien ouvrier et originaire du Donbass, quâauriez-vous voulu leur dire ?
T.K. : Malheureusement, je nâai pas pu voir de soldats russes capturĂ©s, mais tout ce que jâaurais pu leur dire, ce sont des jurons. Je ne pense pas que je leur aurais parlĂ© pendant longtemps. Il nây a rien Ă dire. Tout est clair. Il nây a ni travailleurs, ni bourgeoisie, il y a des humains et des non-humains. Les soldats de lâarmĂ©e russe comprennent parfaitement ce quâils font ici. Je ne me fais aucune illusion sur le fait quâils soient des « victimes innocentes du gouvernement ». Ils sont dĂ©libĂ©rĂ©ment venus tuer, voler, violer. Pour dĂ©truire les Ukrainiens en tant que peuple. Les preuves dâune telle attitude chez les soldats russes sont innombrables. Il nây a pas dâinnocents dans une sociĂ©tĂ© nazie. Câest la responsabilitĂ© collective de tous pour tout. Jâai cru Ă la solidaritĂ© de classe pendant de nombreuses annĂ©es, mais elle nâest pas opĂ©ratoire dans un tel contexte.
P.P. : Quelle peut ĂȘtre lâissue de cette guerre, selon vous ?
T.K. : Lorsque lâarmĂ©e russe sâest imaginĂ©e pouvoir envahir lâUkraine en cinq jours, ils pensaient sĂ©rieusement que câĂ©tait une opĂ©ration de police : de nombreuses unitĂ©s de la RossGvardia (la police politique) faisaient ainsi partie des forces dâoccupation. Ils croyaient que lâarmĂ©e ukrainienne se disperserait et que les mĂ©contents seraient rapidement maĂźtrisĂ©s. Ils sont tellement habituĂ©s Ă traiter ainsi leur propre peuple. Punir, arrĂȘter, frapper Ă la matraques lors des rassemblements. Cela nâa pas fonctionnĂ©. MĂȘme dans les territoires ukrainiens que les Russes sont parvenus pour lâinstant Ă occuper, la population civile continue de rĂ©sister. Les Russes ont rĂ©ussi, au prix de grands efforts, Ă crĂ©er un semblant dâadministration officielle dans les territoires occupĂ©s. Mais leur position reste trĂšs prĂ©caire. Lâopinion de lâĂ©crasante majoritĂ© des Ukrainiens est que les nĂ©gociations ne sont possibles quâavec la reddition complĂšte de la Russie, la restitution de tous les territoires occupĂ©s, y compris les rĂ©gions de Donetsk et de Louhansk et la pĂ©ninsule de CrimĂ©e, une compensation pour les dommages causĂ©s au peuple et au pays, et un procĂšs politique du dictateur et de son rĂ©gime fasciste, un nouveau Nuremberg. Nous voulons la victoire et une paix qui soit durable.
P.P. : Comment votre rapport à la guerre a-t-il évolué depuis le 24 février ? Que ressentez-vous maintenant, en tant que personne originaire du Donbass, réfugié à Kyiv en 2014 ?
T.K. : Bien sĂ»r, cette guerre nâĂ©tait pas une surprise. Tout le monde sây attendait et comprenait son caractĂšre inĂ©vitable. Pourtant, lors des premiers jours de guerre, il y avait un sentiment dâirrĂ©alitĂ© par rapport Ă ce qui se passait, mĂȘme si moi, jâavais dĂ©jĂ ressenti quelque chose de similaire en 2014, lorsque la guerre dans le Donbass a Ă©clatĂ©. Ces sentiments qui sâĂ©taient quelque peu estompĂ©s au cours des huit derniĂšres annĂ©es ont brutalement Ă©tĂ© ravivĂ©s le matin du 24 fĂ©vrier. La guerre de 2014 mâavait rattrapĂ© en 2022.
Pourtant, il y avait bien une diffĂ©rence : jâai compris que la guerre commencĂ©e par les Russes en 2014 nâĂ©tait dĂ©sormais plus une guerre hybride, mais Ă©tait devenue une guerre conventionnelle oĂč tout Ă©tait dĂ©sormais Ă sa place, oĂč tout Ă©tait clair. Lâagresseur, câĂ©tait Poutine, le Kremlin, la Russie. Nous, nous Ă©tions les dĂ©fenseurs de la patrie et du peuple. Tout Ă©tait simple. Cela me faisait plaisir que tout devienne enfin limpide, dâĂȘtre enfin engagĂ© dans une vraie guerre. Nous Ă©tions fatiguĂ©s des mensonges et de ne pouvoir appeler cette guerre par son vrai nom depuis huit ans, tout en Ă©tant constamment contraints de cĂ©der Ă lâagresseur sous la pression des circonstances. Le 24 fĂ©vrier, les masques sont tombĂ©s. Le monde entier a enfin pu voir clairement ce quâĂ©tait la Russie et qui Ă©tait Poutine. Nous avons enfin pu ouvertement prendre les armes pour nous dĂ©fendre.
Ă prĂ©sent, je pense que ce nâest quâen gagnant cette guerre, en rĂ©tablissant les frontiĂšres de 2014 et en brisant les reins de lâempire de Poutine que lâUkraine pourra retrouver lâindĂ©pendance et la libertĂ©, et son peuple un avenir. Sinon, la guerre Ă©clatera Ă nouveau sans cesse. Malheureusement, pour cela, nous devrons payer un prix trĂšs Ă©levĂ©. Le sang, la douleur, la mort et la destruction. Mais les Ukrainiens nâont pas dâautre choix. Dâun cĂŽtĂ©, la perte de notre souverainetĂ© et un esclavage humiliant ; de lâautre, la libertĂ©.
P.P. : Avez-vous combattu entre 2014 et 2022 ? Quelle différence y a-t-il entre ce que vous avez vécu pendant ces trois derniers mois et votre expérience précédente ?
T.K. : Entre 2014 et 2015, jâai fait partie dâun groupe clandestin de rĂ©sistance armĂ©e dans le Donbass, composĂ© dâanarchistes et de sympathisants pro-ukrainiens. Nous menions des actions de sabotage et de guĂ©rilla urbaine. Jâai vu du sang et des morts, y compris des victimes civiles. Mais nos capacitĂ©s Ă©taient trĂšs limitĂ©es, et en raison de la situation politique et militaire de lâĂ©poque, nous avons dĂ» cesser le combat et dissoudre le groupe. Ă cette Ă©poque, nous nâavions souvent comme guide que notre intuition. Personne nâavait dâexpĂ©rience de la guerre, personne nây Ă©tait prĂ©parĂ©. Il fallait tout apprendre sur le tas, en improvisant au mieux. De plus, nous Ă©tions isolĂ©s des autres forces pro-ukrainiennes, de lâarmĂ©e ukrainienne et des autoritĂ©s ukrainiennes officielles.
Aujourdâhui, la plupart des Ukrainiens ont acquis une expĂ©rience et des connaissances en matiĂšre de combat en ayant servi dans lâarmĂ©e dans la zone dite dâopĂ©ration antiterroriste (ATO) Ă lâest de lâUkraine. Dâautres ont Ă©tĂ© formĂ©s aux opĂ©rations militaires par des organisations paramilitaires. Beaucoup se sont prĂ©parĂ©s Ă une guerre Ă grande Ă©chelle. LâexpĂ©rience de la guerre en 2022 a donc Ă©tĂ© diffĂ©rente : dans tout le pays, les gens Ă©taient davantage prĂ©parĂ©s, organisĂ©s et motivĂ©s. Cela a permis de remporter des succĂšs en fĂ©vrier et en mars et dâempĂȘcher les Russes de prendre le contrĂŽle de lâUkraine en cinq jours, comme ils lâespĂ©raient.
P.P. : Comment vous ĂȘtes-vous engagĂ©s dans la dĂ©fense territoriale ? Quâest-ce que cela fait dâĂȘtre un militant parmi des personnes qui ne militent pas ?
T.K. : Jâai rejoint un bataillon de la dĂ©fense territoriale en compagnie dâun groupe de mes camarades anarchistes. Il est plus facile et plus agrĂ©able de se battre avec des personnes partageant les mĂȘmes idĂ©es et que lâon connaĂźt depuis longtemps. Dâun point de vue politique, le fait dây aller Ă plusieurs nous a permis dâavoir davantage dâinfluence sur les autres soldats, afin dâorganiser des discussions politiques et de dĂ©fendre nos intĂ©rĂȘts. Mais pour nous, le but principal de la guerre Ă©tait avant tout de dĂ©fendre notre pays contre lâagresseur. Nous nâĂ©tions pas mus par des objectifs politiques. Il nâĂ©tait donc pas vraiment important dây aller seul ou avec un groupe de compagnons dâarmes. Il y a beaucoup de gens bien avec qui il est possible de nouer une amitiĂ© parmi les combattants ukrainiens. Nous avons trouvĂ© beaucoup de nouveaux camarades dans notre bataillon. AprĂšs tout, nous sommes tous sont unis par le dĂ©sir de libĂ©rer notre pays et de le voir indĂ©pendant et prospĂšre. Nous nous battons non seulement contre un ennemi commun qui veut anĂ©antir notre souverainetĂ©, mais aussi pour lâavenir de notre pays. Il est donc important de former une vision commune de ce que nous voulons pour notre pays aprĂšs la guerre. Une telle vision, un tel projet de sociĂ©tĂ©, prend dĂ©jĂ forme dans lâesprit des gens. Nous, le « ComitĂ© des soldats », poursuivons nos efforts en ce sens.
P.P. : Existait-il des entraßnements de type militaire avant 2014 chez les militants libertaires et les sympathisants de gauche en Ukraine ? Entre 2014 et 2022, combien de militants sont allés au front pour se battre ? De votre point de vue, comment la scÚne militante a-t-elle changé avec les événements ?
T.K. : Avant 2014, trĂšs peu dâanarchistes ou de militants de gauche ukrainiens portaient intĂ©rĂȘt Ă lâentraĂźnement militaire et au combat. Des petits groupes dâantifascistes se livraient ponctuellement Ă des combats de rue contre des bandes de droite radicale, mais rien de plus. Seule la ConfĂ©dĂ©ration rĂ©volutionnaire des anarcho-syndicalistes Makhno (RCAS), qui sâinscrivait dans lâhĂ©ritage de la âPlateforme historique Arshinov-Makhnoâ oĂč jâai militĂ© pendant de nombreuses annĂ©es (1994-2014), a sĂ©rieusement tentĂ© de former ses membres au combat. Jâai personnellement participĂ© Ă lâorganisation de camps dâentraĂźnement du RCAS oĂč lâon enseignait, entre autres, le combat Ă mains nues, les tactiques de combat en petits groupes, le tir au pistolet et la mĂ©decine de terrain. De 2001 Ă 2012,  avec quelques interruptions, jâai agi comme instructeur lors de camps dâĂ©tĂ© qui se dĂ©roulaient en forĂȘt. Nous anticipions dĂ©jĂ la guerre imminente avec la Russie. Dans ces camps, nous avons accueilli de nombreux anarchistes dâautres pays (par exemple de Russie, de BiĂ©lorussie, dâIsraĂ«l, dâAllemagne, de France, dâEspagne) qui se sont entraĂźnĂ©s avec nous. Certains dâentre eux ont ensuite mis en pratique leurs connaissances en organisant des groupes de combat dans leur propre pays (en Bachkirie, en Russie, et en BiĂ©lorussie par exemple), ou ont rejoint des unitĂ©s de volontaires pendant la guerre en Ukraine en 2014 et en 2022.
Mais de façon gĂ©nĂ©rale, la communautĂ© anarchiste et libertaire en Ukraine est restĂ©e indiffĂ©rente aux initiatives comme les nĂŽtres. Elle a prĂ©fĂ©rĂ© ignorer la nĂ©cessitĂ© dâapprendre Ă se plier Ă une discipline et Ă une organisation militaires. Le RCAS a Ă©tĂ© ridiculisĂ© au prĂ©texte que nous nous livrions Ă des jeux de rĂŽle et Ă un culte de la force complĂštement inutiles. Il y a eu des accusations dâautoritarisme, de fascisme et dâabandon des principes anarchistes. Mais lorsque la rĂ©volution de 2013 et la guerre de 2014 ont Ă©clatĂ©, tout le monde a pu mesurer les consĂ©quences de lâinfantilisme de la majoritĂ© de la communautĂ© anarchiste. Le mouvement anarchiste nây Ă©tait pas prĂ©parĂ© et a complĂštement Ă©chouĂ© Ă influer sur les Ă©vĂ©nements, dont lâinitiative et la conduite ont Ă©tĂ© assurĂ©es par les nationalistes radicaux. Ceux-ci ont pris la tĂȘte des Ă©vĂ©nements rĂ©volutionnaires sur le MaĂŻdan avec succĂšs en formant des unitĂ©s de volontaires. Les anarchistes nâont eu dâautre choix que dâintĂ©grer ces unitĂ©s. Les organisations anarchistes dâavant-guerre se sont dĂ©composĂ©es parce quâelles se sont trouvĂ©es incapables de rĂ©pondre de maniĂšre adĂ©quate et de sâadapter Ă ce contexte inĂ©dit. Les libertaires ont dĂ» attendre 2022 avant de disposer de lâexpĂ©rience nĂ©cessaire pour former leurs propres groupes au sein des forces armĂ©es. En 2014, nous avons dĂ» dissoudre le RCAS car mĂȘme cette organisation, telle quâelle existait dans les annĂ©es dâavant-guerre, nâĂ©tait pas Ă la hauteur des exigences imposĂ©es par la situation. Ă sa place, nous avons formĂ© Ă la hĂąte des groupes de combat clandestins qui ont opĂ©rĂ© dans le Donbass en 2014-2015. En 2016-2018, jâai participĂ© avec des militants du RCAS Ă des entraĂźnements militaires dans le cadre de formations communautaires. Câest de ces formations que le mouvement de dĂ©fense territoriale a ensuite Ă©mergĂ©. Dâautres initiatives ont Ă©tĂ© mises en place dans les milieux de gauche au cours de cette pĂ©riode pour organiser des formations militaires Ă destination des militants civils.
P.P. : Quels sont vos liens avec la Russie ? BĂ©nĂ©ficiez-vous aujourdâhui de davantage de soutien de la part de vos amis russes que dans la pĂ©riode aprĂšs 2014, lorsque de nombreux Russes, y compris des militants, Ă©vitaient de parler du sujet ? Quels sont les espaces possibles de solidaritĂ© avec la Russie ?
T.K. : Mon dernier sĂ©jour en Russie remonte Ă 2012. Jây Ă©tais allĂ© dans le cadre des activitĂ©s de mon organisation anarchiste. AprĂšs, jâai renoncĂ© Ă mây rendre, car on mâa informĂ© que les services spĂ©ciaux russes sâintĂ©ressaient Ă moi Ă cause de mes activitĂ©s militantes lĂ -bas et dans le Donbass. Mais je suis restĂ© en contact avec des camarades en Russie et je continue de communiquer avec eux via les rĂ©seaux sociaux et par mail. Malheureusement, lâattitude impĂ©rialiste ou chauvine de nombreux Russes que je connais mâa conduit Ă rompre avec eux. Depuis 2014, diffĂ©rentes parties de la gauche ont multipliĂ© les dĂ©clarations manipulatoires en lien avec les Ă©vĂ©nements du Donbass. Certains ont choisi de sâillusionner sur la nature du rĂ©gime russe ont confondu internationalisme et chauvinisme dĂ©complexĂ©.
Ă bien des Ă©gards, la situation de lâopinion publique en Russie a changĂ©. Lâopinion sâest polarisĂ©e : les positions pro-ukrainiennes et anti-Poutine se distinguent plus nettement des positions pro-russes. Il y a moins de demi-teintes hypocrites. Il est devenu difficile de nier la nature fasciste du rĂ©gime politique russe et les atrocitĂ©s commises par lâarmĂ©e russe en Ukraine. En Russie, beaucoup de gens ont tempĂ©rĂ© leur enthousiasme impĂ©rial et beaucoup de gens de gauche ont changĂ© dâattitude concernant la question ukrainienne. Mais beaucoup de Russes ont encore des idĂ©es trĂšs floues. La comprĂ©hension et le repentir mettront du temps Ă sâinstaller. En attendant, parler ne sert Ă rien. Câest inutile. Seule une grave crise politique et Ă©conomique de la FĂ©dĂ©ration de Russie, une dĂ©faite militaire et politique complĂšte de la Russie de Poutine, peuvent initier une prise de conscience publique significative dans ce pays. Aujourdâhui, les prĂ©mices de ce processus se laissent apercevoir : certaines personnes protestent, mĂšnent des actions directes, sâĂ©veillent. Un mouvement a Ă©tĂ© lancĂ© qui vise Ă changer le drapeau russe discrĂ©ditĂ© par tout le sang versĂ©, et un autre qui sâappelle « Russie libre ». Mais ce nâest quâun dĂ©but. JâespĂšre que la Russie sera le théùtre dâune mobilisation rĂ©volutionnaire majeure qui conduira Ă la crĂ©ation dâune sociĂ©tĂ© vĂ©ritablement dĂ©mocratique. Le dialogue deviendra alors possible entre nos deux pays, Ă tous les niveaux.
P.P. : Quelles sont, selon vous, les consĂ©quences de cette guerre en Ukraine ? Que pensez-vous de la dĂ©claration des autoritĂ©s russes visant Ă rayer lâUkraine de la surface de la terre ?
T.K. : LâUkraine a beaucoup changĂ© depuis 2014. La nouvelle phase de guerre lancĂ©e par Poutine en 2022 a considĂ©rablement accĂ©lĂ©rĂ© ce processus. Ce nâest plus une province de la mĂ©tropole, ce nâest plus un pays qui a une mentalitĂ© de colonisĂ©s. Le peuple ukrainien ne peut plus ĂȘtre traitĂ© comme sâil sâagissait dâun peuple russe. Il est impossible de nous commander, de nous manipuler, de nous intimider par la terreur. Toutes les mesures traditionnelles que Poutine avait lâhabitude de considĂ©rer comme efficaces ne font que rendre les Ukrainiens plus furieux et plus dangereux. Le rĂ©gime de Poutine nâa jamais rencontrĂ© de rĂ©sistance aussi frĂ©nĂ©tique et une telle motivation Ă se battre. Nous assistons Ă une guerre populaire totale contre lâagresseur. On le dĂ©teste, mais on ne le craint pas, on en rit. LâUkraine est perdue pour la Russie pour de bon. MĂȘme au niveau des dirigeants politiques et militaires, il existe un gouffre absolu entre nos pays. Ce sont deux mondes complĂštement diffĂ©rents, moralement et psychologiquement, politiquement et socialement. Deux visions du monde les opposent. Dâune part, il y a une dĂ©mocratie, et dâautre part, un rĂ©gime fasciste. Cette opposition se manifeste Ă tous les niveaux, dans les choses grandes comme dans les petites. Quant Ă faire disparaĂźtre lâUkraine de la surface de la terre⊠ce nâest pas sĂ©rieux. Comment comptent-ils faire face Ă 40 millions de soldats, hommes et femmes, prĂȘts Ă se battre contre eux ?
P.P. : Que pensez-vous des négociations entre les gouvernements russe et ukrainien ?
T.K. : Les nĂ©gociations entre lâUkraine et la Russie ne sont guĂšre plus que des tactiques politiques. Elles nâaffectent pas le cours de la guerre, elles ne nous poussent aucunement Ă faire des concessions Ă lâagresseur. La Russie ne veut pas la paix. Elle veut que lâUkraine se soumette Ă elle. Câest totalement inacceptable. Nous ne serons plus jamais une colonie de la Russie, nous refusons dĂ©sormais de faire partie de sa zone dâinfluence. Je ne peux pas imaginer nĂ©gocier quoi que ce soit avec Poutine aprĂšs tout ce que lâarmĂ©e russe a fait en Ukraine Ă sa demande. De telles nĂ©gociations ne seront possibles que lorsque nous aurons complĂštement vaincu lâarmĂ©e russe. Ce nâest quâen position de force quâil deviendra possible de parler au rĂ©gime de Poutine. Dans tous les autres cas, la guerre resurgira. Les dictateurs ne deviennent jamais bienveillants. Lâessence de lâimpĂ©rialisme et du fascisme est lâexpansion et la guerre. Une Russie libre et dĂ©mocratique et une Ukraine forte sont une garantie de paix et de relations de bon voisinage. MĂȘme si les cicatrices de cette guerre prendront beaucoup de temps Ă guĂ©rir.
Jâai rĂ©cemment lu lâopinion de certains analystes et personnalitĂ©s politiques en Occident, notamment le prĂ©sident français Macron, selon laquelle il faudrait permettre Ă Poutine de « sauver la face » en lui proposant des conditions de paix qui puissent lui convenir. Câest une idĂ©e parfaitement stupide, Ă courte vue, et mĂ©prisante Ă lâĂ©gard des milliers dâUkrainiens qui sont morts et des millions qui sont en vie et qui se battent. Si la bĂȘte nâest pas achevĂ©e, elle lĂ©chera ses blessures et se vengera. Personne en Ukraine ne sera dâaccord avec ça. Nous sommes un peuple libre et armĂ©. Notre dĂ©mocratie, malgrĂ© toutes ses faiblesses, peut nĂ©anmoins sâappuyer sur une forte auto-organisation Ă la base. Le format et le contenu des nĂ©gociations avec la Russie dĂ©pendra largement de lâopinion publique ukrainienne. AprĂšs huit ans dâhypocrisie, de terreur et dâimpudence du Kremlin, aprĂšs la destruction complĂšte de villes et de villages, aprĂšs le meurtre de trĂšs nombreux civils, cette opinion publique est absolument catĂ©gorique dans sa volontĂ© de nâaccorder aucune concession Ă lâagresseur russe. Les Ukrainiens sont prĂȘts Ă se battre jusquâau bout, si besoin en entrant en rĂ©sistance dans des unitĂ©s de partisans. LâUkraine deviendra un « Afghanistan » pour la Russie. Une guerre Ă©ternelle. La Russie nâa quâune seule option : nous laisser tranquilles et trouver un moyen de construire des relations entre nos deux pays sur la base du respect.