De la résistance citoyenne en Ukraine

Date
03/03/2022
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Face Ă  l’invasion de leur pays par les troupes russes, la rĂ©sistance citoyenne des Ukrainiens impressionne. Mais cette mobilisation n’a pas Ă©mergĂ© ex nihilo, elle rĂ©sulte d’un long processus de routinisation de la guerre enclenchĂ© lors de la rĂ©volution de MaĂŻdan (2013-2014).

Depuis la nouvelle agression russe contre l’Ukraine qui a dĂ©butĂ© le 24 fĂ©vrier 2022, de nombreuses images de mobilisation citoyenne nous parviennent depuis ce pays. Des hommes et des femmes rejoignent des bataillons civils de dĂ©fense territoriale pour freiner l’avancĂ©e des troupes russes, ce qui rappelle l’engagement dans des bataillons de volontaires des dĂ©buts de la guerre du Donbass huit ans plus tĂŽt. De longues files d’attente se forment, comme Ă  Kyiv, devant des points de distribution d’armes. Dans des zones encore Ă©pargnĂ©es par les combats, des groupes d’autodĂ©fense citoyenne s’auto-organisent pour patrouiller leurs quartiers, surveiller les dĂ©placements, traquer le moindre signe suspect. À l’appel du gouvernement, ils enlĂšvent les panneaux de signalisation routiĂšre pour dĂ©sorienter les soldats russes.

Des hommes et des femmes apportent aussi leur soutien Ă  l’armĂ©e : provisions, eau, mĂ©dicaments dĂ©posĂ©s en grande quantitĂ© dans des points de collecte dĂ©diĂ©s et des hĂŽpitaux militaires, dons d’argent par virement bancaire Ă  destination du ministĂšre de la DĂ©fense ou des associations spĂ©cialisĂ©es telles que Povernys Zhyvym (Revient vivant). Le courage et la dĂ©termination Ă  rĂ©sister des Ukrainiens forcent l’admiration et prennent appui sur des expĂ©riences antĂ©rieures d’action en commun Ă  partir de 2014.

Le mouvement protestataire de l’hiver 2013-2014, appelĂ© MaĂŻdan en rĂ©fĂ©rence Ă  la place centrale occupĂ©e dans le centre de Kyiv, marque les dĂ©buts de cette mobilisation. AttirĂ©s par le modĂšle europĂ©en, des Ukrainiens se soulĂšvent alors contre la dĂ©cision de leur prĂ©sident de l’époque, Viktor Ianoukovitch, de suspendre l’accord d’association entre l’Union EuropĂ©enne et l’Ukraine. Ces citoyens ordinaires – 92% affirment n’avoir aucune affiliation partisane, syndicale – s’impliquent bĂ©nĂ©volement dans la vie quotidienne de la place occupĂ©e, dĂ©veloppant des routines rĂ©volutionnaires : dĂ©neigement et entretien du site, prĂ©paration de repas, assistance mĂ©dicale, construction de barricades, patrouille, autodĂ©fense.

Face Ă  la rĂ©ponse violente du rĂ©gime, qui fait ses premiers trois morts parmi les manifestants le 22 janvier, la rĂ©volte citoyenne prend des aspects insurrectionnels. On voit alors des protestataires jusque-lĂ  pacifiques s’affronter aux policiers, intĂ©grer des groupes d’autodĂ©fense, s’entraĂźner au combat au cours des exercices de simulation. Ces manifestants se retrouvent aussi en premiĂšre ligne lors de l’assaut final donnĂ© les 18-20 fĂ©vrier par le rĂ©gime contre la place assiĂ©gĂ©e et qui se solde par un bilan lourd de quatre-vingts morts du cĂŽtĂ© du MaĂŻdan et vingt parmi les policiers. Au terme des trois mois d’action protestataire, ces protestataires ordinaires se rĂ©vĂšlent ainsi par l’action et s’affirment en protagonistes engagĂ©s, concernĂ©s par le bien commun et surtout dotĂ©s d’un sentiment de capacitĂ© d’action.

À la fin du MaĂŻdan, suite Ă  l’annexion de la CrimĂ©e en mars 2014 et les dĂ©buts de la guerre dans le Donbass ukrainien, Ă  l’est de l’Ukraine, le phĂ©nomĂšne de protagonisme s’élargit Ă  de nouvelles personnes, qui se dĂ©couvrent Ă  leur tour des vocations bĂ©nĂ©voles. De puissants rĂ©seaux citoyens se mettent alors en place et prennent en charge, bĂ©nĂ©volement, au front ou Ă  l’arriĂšre, les consĂ©quences du conflit armĂ© entre les forces armĂ©es ukrainiennes et celles des deux rĂ©publiques sĂ©cessionnistes pro-russes. À partir de dons collectĂ©s, ils agissent dans les interstices de l’État ukrainien lui-mĂȘme en plein redĂ©ploiement dans ces sĂ©quences critiques. Ces rĂ©seaux s’organisent autour de deux grands pĂŽles : solidaritĂ© avec les militaires dĂ©ployĂ©s au front, malades ou blessĂ©s, voire mĂȘme tombĂ©s au combat, et aides variĂ©es aux civiles victimes des hostilitĂ©s.

Il existe une division genrĂ©e du travail, fondĂ©e sur les reprĂ©sentations dominantes du masculin et du fĂ©minin et s’inscrivant dans la continuitĂ© de la rĂ©partition des tĂąches dans le secteur associatif ukrainien.

L’aide aux militaires concerne l’approvisionnement des lignes de front en eau, en nourriture, en treillis et chaussures, en produits d’hygiĂšnes, en kits de premiers soins et aussi en Ă©quipements de guerre. Elle passe aussi par l’assistance (gestes d’aide variĂ©s, achat de mĂ©dicaments, soins et Ă©quipements mĂ©dicaux) aux soldats malades ou blessĂ©s dans des hĂŽpitaux militaires de Dnipro, Kyiv ou Kharkiv qui s’inscrit, Ă  bien des Ă©gards, dans la continuitĂ© du bĂ©nĂ©volat hospitalier qui a vu le jour sur le MaĂŻdan en janvier-fĂ©vrier 2014.

L’aide aux victimes civiles de la guerre s’organise, elle, autour de plusieurs vecteurs : Ă©vacuation de la zone des combats, accueil des dĂ©placĂ©s internes dans les gares comme Ă  Kharkiv ou Kyiv, assistance logistique (service de repas chaud, distribution de nourriture, vĂȘtements, chaussures, jouets, matelas, couvertures), juridique (accompagnement dans les dĂ©marches administratives) ou soutien psychologique. Certains groupes créés dans la spontanĂ©itĂ© en 2014 se spĂ©cialisent dans l’assistance aux dĂ©placĂ©s de rĂ©gions particuliĂšres : CrimĂ©e SOS pour assister les CrimĂ©ens, Vostok SOS ou Donbass SOS pour aider les dĂ©placĂ©s de l’Est de l’Ukraine. Enfin, des groupes tels Proliska ou Vostok SOS s’occupent de la distribution de l’aide humanitaire (colis alimentaires, produits d’hygiĂšne, mĂ©dicaments, charbon, matĂ©riaux de construction) aux civils rĂ©sidant dans la zone grise proche de la ligne de front avant d’ĂȘtre Ă©paulĂ©s dans ce travail par les organisations humanitaires internationales.

Plusieurs enquĂȘtes sociologiques mettent en exergue les principales caractĂ©ristiques de ce bĂ©nĂ©volat : action en petits groupes constituĂ©s Ă  partir des rĂ©seaux d’interconnaissance antĂ©rieure (familles, groupes d’amis) ou via les rĂ©seaux socio-numĂ©riques, mode de fonctionnement informel et non bureaucratisĂ©, qui consiste en un bricolage quotidien avec les moyens du bord, principalement des dons collectĂ©s auprĂšs de la population et, plus rarement, des rĂ©seaux diasporiques ukrainiens. Si cette façon de faire rĂ©vĂšle l’importance de l’informalitĂ© dans la sociĂ©tĂ© ukrainienne, elle est aussi considĂ©rĂ©e comme la plus adaptĂ©e pour parer l’urgence et aider au concret. Certaines initiatives vont cependant s’institutionnaliser et se professionnaliser dans l’action humanitaire, grĂące Ă  des partenariats stables dĂ©veloppĂ©s avec des agences onusiennes ou des organisations humanitaires internationales.

Au plan sociologique, les enquĂȘtes disponibles esquissent le portrait type des citoyens bĂ©nĂ©voles : femmes et hommes Ă  part presque Ă©gale et reprĂ©sentant, en 2014-2016, 14% de la population, ĂągĂ©.e.s. de 30-35 ans, diplĂŽmĂ©.e.s du supĂ©rieur pour la plupart, appartenant Ă  des couches supĂ©rieures ou infĂ©rieures de la classe moyenne[1]. Il existe une division genrĂ©e du travail, fondĂ©e sur les reprĂ©sentations dominantes du masculin et du fĂ©minin et s’inscrivant dans la continuitĂ© de la rĂ©partition des tĂąches dans le secteur associatif ukrainien : les femmes sont nombreuses dans l’assistance aux personnes dĂ©placĂ©es internes, le soin des blessĂ©s militaires, les ateliers de prĂ©paration de repas pour les lignes de front ou de tressage des filets de camouflage[2].

Si les hommes ne sont pas exclus de ces groupes, ils interviennent de façon plus occasionnelle ou en position de bailleurs de fonds. L’approvisionnement des lignes de front concerne les reprĂ©sentants des deux sexes.  Une division rĂ©gionale structure aussi ces rĂ©seaux : les initiatives de solidaritĂ© avec l’armĂ©e sont plus nombreuses Ă  l’ouest et au centre du pays, alors que les groupes d’assistance aux dĂ©placĂ©s internes sont plus dĂ©veloppĂ©s dans le Donbass et les rĂ©gions voisines situĂ©es Ă  l’est et au sud. Plus gĂ©nĂ©ralement, les habitants des grandes villes sont plus impliquĂ©s que ceux des petites ou moyennes localitĂ©s.

La situation de « ni guerre ni paix » observĂ©e jusqu’à rĂ©cemment sur les lignes de front favorise l’inscription du conflit armĂ© dans la quotidiennetĂ© des citoyens bĂ©nĂ©voles.

Le suivi longitudinal des trajectoires individuelles de bĂ©nĂ©voles ukrainiens montre que, tout comme la participation au MaĂŻdan, le bĂ©nĂ©volat est synonyme d’une politisation intense de ses acteurs. Il les conduit Ă  s’élever au quotidien de la contingence pour se prĂ©occuper d’autrui (dĂ©placĂ©s internes, soldats blessĂ©s ou (re)dĂ©ployĂ©s au front) et du commun (action publique Ă  destination des victimes, nouvelles explosions de violence). Il façonne aussi leurs cadres d’interprĂ©tation du conflit armĂ©, oĂč la Russie apparaĂźt depuis longtemps comme le pays agresseur qui soutient de diverses façons les rĂ©publiques sĂ©paratistes. Ceci conduit beaucoup Ă  prendre leurs distances avec ce voisin, notamment en privilĂ©giant la pratique de l’ukrainien au quotidien dans un pays qui reste marquĂ© par un bilinguisme passif russe-ukrainien.

Cette reconfiguration de l’appartenance nationale fait Ă©cho aux processus de rĂ©-identification qui travaillent en profondeur la sociĂ©tĂ© ukrainienne et dont la « dĂ©russification » par le bas – rĂ©duction de 21% en 2014 Ă  13% en 2017 du nombre de personnes s’exprimant seulement en russe, prĂ©fĂ©rence pour des livres, des chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision ou des sites Internet dans la langue nationale – est l’une des manifestations les plus apparentes[3].

Les enquĂȘtes longitudinales montrent Ă©galement que la situation de « ni guerre ni paix » observĂ©e jusqu’à rĂ©cemment sur les lignes de front favorise l’inscription du conflit armĂ© dans la quotidiennetĂ© des citoyens bĂ©nĂ©voles[4]. En interconnectant les diffĂ©rentes sphĂšres (occupationnelle, amicale, affective et familiale) de leur vie, le bĂ©nĂ©volat inscrit leur engagement au long cours et empĂȘche mĂȘme toute perspective de dĂ©mobilisation dĂ©finitive tant que leur pays vit un conflit armĂ© non Ă©teint.

Comme sur d’autres terrains, la prise en charge des consĂ©quences de la guerre se trouve ainsi enchĂąssĂ©e dans des routines quotidiennes, d’autant plus ordinaires qu’un retour Ă  la phase chaude du conflit armĂ© n’a jamais Ă©tĂ© exclu des horizons de pensĂ©e. C’est donc la routinisation de la guerre au cours de ces huit derniĂšres annĂ©es et une importante logistique qui s’est dĂ©veloppĂ©e autour d’elle qui aide aujourd’hui les citoyens ukrainiens Ă  organiser leur rĂ©sistance face Ă  la nouvelle agression russe.

Ioulia Shukan

Politiste, Maßtresse de conférences

Notes :

[1] Volonters’kyi rukh v Ukraini (Le mouvement de bĂ©nĂ©volat en Ukraine) (2014). Growth from Knowledge (GfK) Ukraine. Sondage rĂ©alisĂ© en septembre-octobre 2014 pour le compte de USAID Initiative PACT

[2] Shukan, I. (2018). Émotions, liens affectifs et pratiques de soin en contexte de conflit armĂ© : Les ressorts de l’engagement des femmes bĂ©nĂ©voles dans l’assistance aux blessĂ©s militaires du Donbass. Revue d’études comparatives Est-Ouest, 2, 131-170.

[3] Kulyk, V. (2018). Shedding Russianness, recasting Ukrainianness: the post-Euromaidan dynamics of ethnonational identifications in Ukraine, Post-Soviet Affairs, 34:2-3, 119-138.

[4] Linhardt, D. & Moreau de Bellaing, C. (2013). Ni guerre, ni paix: Dislocations de l’ordre politique et dĂ©cantonnements de la guerre. Politix, 104, 7-23

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