En finir avec les mensonges et la barbarie : soutenir l’Ukraine !

La prolifĂ©ration de la dĂ©sinformation sur la guerre en Ukraine, dont le Kremlin et, dĂ©sormais, le bureau ovale sont les premiers relais, trouve un Ă©cho favorable dans les prises de positions dites rĂ©alistes ou souverainistes en Europe occidentale. Si la condamnation de cette nĂ©buleuse de fake news est primordiale, elle doit aussi s’accompagner de la rĂ©affirmation d’un soutien total au peuple ukrainien. Par Jean-François Collin.

Sous ce titre, Jean-François Collin a publié, sur le quotidien d'auteurs « Analyse Opinion Critique » du 4 mars, en autorisant ici sa publication, le texte de fond que l'on pourra lire ci-aprÚs. Il est Haut fonctionnaire et administrateur de la Convention pour la SixiÚme République.

La prolifĂ©ration de la dĂ©sinformation sur la guerre en Ukraine, dont le Kremlin et, dĂ©sormais, le bureau ovale sont les premiers relais, trouve un Ă©cho favorable dans les prises de positions dites rĂ©alistes ou souverainistes en Europe occidentale. Si la condamnation de cette nĂ©buleuse de fake news et d’analyses gĂ©opolitiques est primordiale, elle doit aussi s’accompagner de la rĂ©affirmation d’un soutien total au peuple ukrainien. Donald Trump met en Ɠuvre une politique erratique et brutale depuis le mois de janvier.

Il peut dire n’importe quoi sans que personne n’ose vraiment le contredire. Un jour il traite le prĂ©sident ukrainien, Volodymyr Zelensky, de dictateur, le lendemain il dit aux journalistes ne pas se souvenir d’avoir dit une chose pareille, et le jour suivant, il organise un traquenard Ă  la maison blanche pour administrer une leçon au prĂ©sident ukrainien, en l’accusant d’ĂȘtre responsable de l’invasion de son pays et de jouer avec la troisiĂšme guerre mondiale. Volodymyr Zelensky s’est conduit dans ces circonstances avec une dignitĂ© dont devraient s’inspirer les autres dirigeants de la planĂšte, face Ă  deux individus, Donald Trump et J.D. Vance, qui mentent sans vergogne et emploient sans cesse un mot dont ils ignorent le sens : le respect. Respect, dans la bouche de ces deux chefs de gang, signifie allĂ©geance au chef et ne se rapporte en aucune maniĂšre au sentiment d’estime que l’on peut porter Ă  quelqu’un en raison de sa qualitĂ© et de ses mĂ©rites. Pour ĂȘtre respectĂ©, encore faudrait-il ĂȘtre respectable. Si j’étais AmĂ©ricain, je me serais senti humiliĂ© d’ĂȘtre reprĂ©sentĂ© aux yeux du monde par deux personnages aussi pitoyables, grossiers et imbus de leur pouvoir, lors de cette mise en scĂšne du lynchage du prĂ©sident ukrainien, tout comme je l’ai Ă©tĂ© en voyant, quelques jours plus tĂŽt, Emmanuel Macron et Donald Trump se taper sur le ventre en riant aux Ă©clats, dans le mĂȘme salon de confĂ©rence de presse de la Maison Blanche. La brutalitĂ©, le grotesque et la grossiĂšretĂ© sont devenus des attributs indispensables du pouvoir. Hier, Javier Milei Ă©tait Ă©lu prĂ©sident en Argentine en brandissant une tronçonneuse comme emblĂšme de son action Ă  venir. On espĂ©rait qu’il s’agissait d’un accident isolĂ©. Espoir déçu.

Au-delĂ  des scĂšnes inimaginables produites par ce nouveau théùtre politique, ce sont les trop nombreux commentaires favorables Ă  l’action de Donald Trump qui sont inquiĂ©tants. Ils sont surtout formulĂ©s, en France, par les souverainistes, de droite et de gauche. La tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale de leurs commentaires se rĂ©sume facilement : certes Donald Trump est un peu brutal, mais enfin les choses sont dites, il est temps que les Ukrainiens cessent de mettre la paix du monde en danger avec une guerre dont ils sont responsables et laissent ceux qui comptent, les États-Unis et la Russie, rĂ©gler le problĂšme. Ils font grand cas d’un discours prononcĂ© par l’économiste amĂ©ricain Jeffrey Sachs dans une rĂ©union organisĂ©e par un dĂ©putĂ© europĂ©en, Michael Von der Schulenburg, dĂ©putĂ© appartenant au BSW (Alliance Sarah Wagenknecht), une scission du parti de gauche allemand Die Linke, qui dĂ©fend une ligne souverainiste, opposĂ©e Ă  l’Union europĂ©enne et au soutien Ă  l’Ukraine. Il ne s’agit donc pas d’un discours devant le Parlement europĂ©en, comme il est prĂ©sentĂ© sur les rĂ©seaux sociaux, sur lesquels il circule beaucoup, avec force commentaires Ă©logieux sur son contenu et son auteur. Rappelons que le BSW vient de recueillir moins de 5% de suffrages aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales en Allemagne, loin derriĂšre Die Linke. Jeffrey Sachs se prĂ©sente dans son discours comme un homme-clĂ© de la reconstruction des pays d’Europe centrale et de la Russie aprĂšs l’effondrement de l’Union soviĂ©tique. Il oublie de dire que la politique qu’il a prĂ©conisĂ©e comme conseiller des gouvernements de l’époque (au cĂŽtĂ© d’innombrables cabinets de conseil anglo-saxons qui se sont gavĂ©s des crĂ©dits europĂ©ens mobilisĂ©s pour aider ces pays Ă  sortir du communisme et ont accĂ©lĂ©rĂ© leur ruine) notamment en Pologne, Ă©tait une « thĂ©rapie de choc », c’est Ă  dire un programme de mise en vente de tous les actifs dĂ©tenus par l’État et la suppression du systĂšme social qui permettait Ă  la population de vivre. C’est la politique qui a Ă©tĂ© mise en Ɠuvre dans toute la zone dans les annĂ©es 1990, avec des rĂ©sultats dĂ©sastreux, notamment en Russie. Elle a plongĂ© la population dans une misĂšre noire pendant plusieurs annĂ©es et permis aux nouveaux barons voleurs, les oligarques russes, ou ukrainiens d’ailleurs, de mettre la main sur ce qui restait de richesses.

Leur chef, Vladimir Poutine, ne s’est pas oubliĂ© dans le pillage, depuis ses dĂ©buts Ă  la mairie de Saint PĂ©tersbourg. Jeffrey Sachs ne souffle pas mot de tout cela et l’entendre expliquer qu’il Ă©tait un ami de MikhaĂŻl Gorbatchev, qu’il plaidait en faveur d’une aide amĂ©ricaine importante Ă  la Russie sans ĂȘtre Ă©coutĂ© Ă  Washington, n’est possible que dans notre monde oĂč les faits et la vĂ©ritĂ© n’ont plus aucune valeur et oĂč tout s’oublie trĂšs vite. La suite du discours de Jeffrey Sachs est trĂšs simple : aprĂšs l’effondrement de l’URSS, le plan des États-Unis Ă©tait d’étendre l’OTAN jusqu’à Vladivostok. Ils ont organisĂ© cette extension, de sorte que Vladimir Poutine a dĂ» rĂ©agir en dĂ©clenchant cette guerre. Les AmĂ©ricains ont combattu Poutine par Ukrainiens interposĂ©s. La rĂ©ponse de la Russie Ă©tait lĂ©gitime. L’Ukraine dans tout cela ? Elle n’existe pas. La politique Ă©trangĂšre des Etats-Unis est trĂšs critiquable et elle a considĂ©rablement aggravĂ© le dĂ©sordre du monde, pas seulement depuis l’élection de Donald Trump. Mais le discours de Jeffrey Sachs, trop souvent entendu depuis trois ans, qui reprend les Ă©lĂ©ments de langage du Kremlin, est un mensonge, repris avec enthousiasme par StĂ©phane RozĂšs et autres Georges Kuzmanovic, porte-paroles du « souverainisme rĂ©aliste » en France. Les multiples mensonges de Donald Trump, Vladimir Poutine et ceux qui leur font chorus doivent ĂȘtre dĂ©noncĂ©s et combattus, si cela est encore possible dans notre monde orwellien.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie, une juste rĂ©ponse Ă  l’extension continue de l’OTAN? C’est la thĂšse dĂ©fendue par une partie des « spĂ©cialistes de gĂ©opolitique », ceux qui se prĂ©sentent comme des rĂ©alistes et mettent le soutien Ă  l’Ukraine sur le compte d’un sentimentalisme de mauvais aloi, qui aveugle les simples d’esprit, manipulĂ©s par les fauteurs de guerre amĂ©ricains. A moins qu’il ne s’agisse de va-t-en-guerre animĂ©s par un mĂ©chant esprit antirusse. La question de l’élargissement de l’OTAN s’est d’abord posĂ©e pour l’Allemagne rĂ©unifiĂ©e. Il fut dĂ©cidĂ© dĂšs 1990 d’accorder aux nouveaux LĂ€nder d’Allemagne de l’Est les garanties dont bĂ©nĂ©ficiait l’Allemagne de l’Ouest comme membre de l’OTAN. L’Alliance atlantique s’est engagĂ©e en mĂȘme temps auprĂšs des Russes Ă  ne pas stationner ses forces dans les LĂ€nder orientaux de cette nouvelle Allemagne. Cette promesse a Ă©tĂ© tenue.

AprĂšs l’effondrement de l’URSS, la question d’un nouvel Ă©largissement de l’OTAN s’est posĂ©e en raison de l’insistance de certains pays d’Europe centrale Ă  ĂȘtre acceptĂ©s dans cette organisation, comme la Pologne, appuyĂ©e par l’Allemagne. On peut comprendre que ces pays qui venaient de s’émanciper de la fĂ©rule russe, aprĂšs avoir eu tout le temps d’en goĂ»ter les charmes, voulurent bĂ©nĂ©ficier d’une garantie de sĂ©curitĂ© occidentale sans attendre leur entrĂ©e dans l’Union europĂ©enne qui paraissait alors ĂȘtre une Ă©chĂ©ance lointaine. A partir de 1994, l’administration Clinton s’est progressivement rangĂ©e Ă  la demande de la Pologne. Le principe de l’élargissement Ă  l’Est a Ă©tĂ© retenu par les seize membres de l’OTAN en janvier 1994. La France, Ă  l’origine rĂ©ticente, s’est ralliĂ©e Ă  cette perspective aprĂšs l’élection de Jacques Chirac en 1995. La FĂ©dĂ©ration de Russie avait d’autres sujets de prĂ©occupations que l’OTAN aprĂšs l’effondrement de l’Union soviĂ©tique. D’abord rĂ©cupĂ©rer son arsenal nuclĂ©aire dĂ©ployĂ© dans les anciennes rĂ©publiques soviĂ©tiques, notamment en Ukraine.

L’Ukraine accepta de se dĂ©faire de son armement nuclĂ©aire au profit de la Russie, sous l’amicale pression des États-Unis, moyennant un accord, signĂ© en 1994 Ă  Budapest par la Russie, l’Ukraine, les États-Unis, et le Royaume-Uni, garantissant l’indĂ©pendance et l’intĂ©gritĂ© territoriale de l’Ukraine. L’Ukraine a eu tort de faire confiance aux États-Unis et Ă  la Russie, qui considĂ©raient cet accord comme un chiffon de papier. Elle a fait preuve d’une naĂŻvetĂ© qu’elle paye trĂšs cher aujourd’hui. On souligne souvent qu’il est impossible de faire confiance Ă  Vladimir Poutine. On parle beaucoup moins, et c’est dommage, de l’impossibilitĂ© de faire confiance aux gouvernements des États-Unis d’AmĂ©rique pour respecter leurs engagements, alors qu’ils ont dans ce domaine un historique qui vaut largement celui de la Russie. La Russie s’est aussi battue aprĂšs l’effondrement de l’Union soviĂ©tique pour conserver son siĂšge au Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies; elle le conserva. Elle nĂ©gocia son intĂ©gration dans le club des puissances capitalistes et devint membre du G8, qui succĂ©da au G7, ainsi que dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC). On se souvient que l’OMC est nĂ©e de la volontĂ© amĂ©ricaine d’imposer au reste du monde la globalisation Ă©conomique. AprĂšs y ĂȘtre parvenus, les gouvernements amĂ©ricains montrent aujourd’hui qu’ils n’ont strictement rien Ă  faire de cette organisation et des traitĂ©s qu’ils ont imposĂ©s Ă  tous leurs partenaires, qu’ils foulent aux pieds sans retenue. La Russie obtint Ă©galement une indemnitĂ© de 13,5 milliards de Deutsche Mark, versĂ©e par l’Allemagne au titre du rapatriement des troupes soviĂ©tiques. Ce qui tĂ©moigne d’une bienveillance allemande vis-Ă -vis de la Russie, qui est sans rapport avec celle de Trump Ă  l’égard de l’Ukraine, qu’il veut spolier de toutes ses ressources. L’OTAN n’était pas un sujet de prĂ©occupation majeure pour la FĂ©dĂ©ration de Russie. MikhaĂŻl Gorbatchev dĂ©clara lui-mĂȘme que « la question de l’expansion de l’Otan n’était alors jamais discutĂ©e
 Aucun pays d’Europe de l’Est n’en parlait mĂȘme aprĂšs la dissolution du pacte de Varsovie en 1991. Les dirigeants occidentaux non plus n’en parlaient pas » (dĂ©clarations de Gorbatchev Ă  « Russia beyond the headlines », 16 octobre 2014).

La promesse de ne pas Ă©largir l’OTAN a-t-elle Ă©tĂ© faite par les États-Unis Ă  la Russie aprĂšs l’effondrement de l’Union soviĂ©tique, comme l’affirment tous les dĂ©fenseurs de la lĂ©gitimitĂ© de l’invasion de l’Ukraine par la Russie ? Si une telle promesse avait Ă©tĂ© formulĂ©e, la Russie aurait exigĂ© qu’elle soit traduite dans un document signĂ© par les parties en prĂ©sence. En rĂ©alitĂ©, le gouvernement amĂ©ricain ne pouvait pas faire une telle promesse Ă  la Russie sans revenir sur l’acte final d’Helsinki de 1975, dont l’Union soviĂ©tique Ă©tait signataire, qui reconnaissait Ă  chaque signataire « le droit d’ĂȘtre partie ou non Ă  des traitĂ©s d’alliance ».

Rappelons Ă©galement que la charte de Paris « pour une nouvelle Europe », de novembre 1990, Ă©galement signĂ©e par l’Union soviĂ©tique, donnait Ă  tous ses signataires la libertĂ© de choisir leurs propres arrangements en matiĂšre de sĂ©curitĂ©. Les enregistrements dĂ©classifiĂ©s des discussions entre les prĂ©sidents Bill Clinton et Boris Eltsine en 1997 sont sans ambiguĂŻtĂ© sur le refus amĂ©ricain de prendre un engagement relatif Ă  l’extension de l’OTAN en Europe orientale, alors que Boris Eltsine insistait pour obtenir cet engagement, mĂȘme sous forme d’un engagement secret du prĂ©sident amĂ©ricain (voir notamment l’entretien du 21 mars 1997 dont le verbatim a Ă©tĂ© dĂ©classifiĂ© en 2017). L’existence de cette supposĂ©e promesse a Ă©tĂ© l’objet d’une littĂ©rature considĂ©rable et de multiples dĂ©clarations. Aucun document n’en atteste l’existence. MĂȘme un chercheur amĂ©ricain comme Joshua Shifrinson, favorable Ă  la thĂšse de la promesse faite Ă  la Russie de non-extension de l’OTAN, a dĂ» convenir aprĂšs des recherches approfondies qu’il n’existait pas d’engagement Ă©crit de cette nature[1]. Si une telle promesse avait Ă©tĂ© faite, on voit mal pourquoi un communiquĂ© conjoint russo-polonais de 1993, indiquant que l’entrĂ©e de la Pologne dans l’OTAN « ne serait pas contraire aux intĂ©rĂȘts des autre États, y compris la Russie », aurait Ă©tĂ© publiĂ©.

On a aussi du mal Ă  comprendre pourquoi, en 2001, lors d’un sommet rĂ©unissant notamment les États-Unis et la Russie, Vladimir Poutine aurait estimĂ© que l’élargissement de l’OTAN ne saurait ĂȘtre un obstacle Ă  la coopĂ©ration bilatĂ©rale amĂ©ricano-russe, avant de dĂ©clarer en 2002 que l’adhĂ©sion des États baltes Ă  l’OTAN n’était pas une tragĂ©die. La Russie accepta Ă©galement de participer Ă  un Conseil de coopĂ©ration nord-atlantique (CCNA), créé en 1991, remplacĂ© en 1997 par un Conseil conjoint permanent (CCP), en reconnaissance de la place particuliĂšre de la Russie dans la sĂ©curitĂ© europĂ©enne. Moscou s’en retirera en 1999 pour protester contre les opĂ©rations au Kosovo, mais reviendra en 2002 au nouveau Conseil OTAN- Russie (COR). L’OTAN, de son cĂŽtĂ©, a Ă©tĂ© d’autant plus divisĂ©e qu’elle s’est Ă©largie. En parallĂšle, la relation des États-Unis Ă  celle-ci s’est compliquĂ©e. Ils se sont passĂ©s de l’OTAN aprĂšs le 11 septembre 2001 pour organiser une coalition qui mena la dĂ©sastreuse Guerre d’Irak, contre la volontĂ© de la France et de l’Allemagne. George W. Bush, un rĂ©publicain, comme Donald Trump, voulut dĂ©ployer un bouclier antimissile en Pologne et en RĂ©publique tchĂšque ; Obama, une fois Ă©lu, annula cette dĂ©cision. Depuis la prĂ©sidence Obama, les États-Unis rĂ©affirment rĂ©guliĂšrement leur volontĂ© de rĂ©orienter les efforts de dĂ©fense amĂ©ricaine vers ce qu’ils dĂ©signent comme « la zone Asie-Pacifique », au dĂ©triment de l’Europe, qui doit assurer seule sa sĂ©curitĂ©.

Cette politique n’a pas changĂ© avec ses successeurs. Donald Trump a dĂ©clarĂ© Ă  de nombreuses reprises au cours de son premier mandat qu’il considĂ©rait l’OTAN comme une organisation obsolĂšte et nuisible aux AmĂ©ricains et que les EuropĂ©ens devaient payer pour leur dĂ©fense. On peut constater qu’il n’a pas changĂ© de position. Joe Biden a inaugurĂ© son premier mandat en obtenant de l’Australie l’annulation d’un contrat de construction de sous-marins qu’elle avait signĂ© avec la France, au profit d’une nouvelle alliance avec les États-Unis, dirigĂ©e contre la Chine, montrant par-lĂ  que sa politique n’était pas si diffĂ©rente de celle de Donald Trump. Emmanuel Macron dĂ©clara en 2019, Ă  la veille du sommet rĂ©uni pour cĂ©lĂ©brer les 70 ans de l’OTAN que celle-ci se trouvait « en Ă©tat de mort cĂ©rĂ©brale ». Il n’y a guĂšre que les EuropĂ©ens pour penser que les États-Unis ont les yeux tournĂ©s vers eux en permanence et constituent leurs alliĂ©s et protecteurs pour toujours ; il n’y a guĂšre que les souverainistes pour considĂ©rer que l’Europe est pour l’AmĂ©rique l’objectif stratĂ©gique essentiel. Ce discours sans cesse rĂ©pĂ©tĂ© sur le risque que reprĂ©sentait l’élargissement de l’OTAN pour la Russie est un simple prĂ©texte pour essayer de justifier l’injustifiable : l’invasion, en violation de tous les principes du droit international, d’un pays dont les frontiĂšres sont internationalement reconnues et garanties par la charte des Nations unies en plus de l’accord de Budapest de 1994. Ce n’est d’ailleurs pas le risque liĂ© Ă  l’extension de l’OTAN, qui a Ă©tĂ© d’abord invoquĂ© par Vladimir Poutine, en fĂ©vrier 2022, pour justifier son offensive militaire contre l’Ukraine, mais la nĂ©cessitĂ© d’une campagne de « dĂ©nazification de l’Ukraine ».

Pour Poutine, l’Ukraine n’existe pas et les Ukrainiens sont des nazis Dans son discours du 21 fĂ©vrier 2022, trois jours avant l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine reprend l’essentiel d’un texte publiĂ© Ă  l’étĂ© 2021 et intitulĂ© « De l’unitĂ© historique des Russes et des Ukrainiens ». En bref, l’Ukraine n’existe pas en tant qu’État et peuple indĂ©pendant. Seule existerait « la Rus’ » de Kiev fondĂ©e par des envahisseurs Vikings au VIIIe et IXe siĂšcles. C’est lĂ  qu’en 988, le prince Volodomor choisit la religion chrĂ©tienne byzantine orthodoxe et se fait baptiser, par opportunisme politique, Ă  un moment oĂč l’empire byzantin menace les hĂ©ritiers des Vikings. Pour Vladimir Poutine il s’agit du point central de l’histoire qui fait de l’Ukraine et de la Russie un seul peuple. En rĂ©alitĂ©, les fils de Volodomor se sont livrĂ©s des guerres sanglantes qui conduisirent au dĂ©mantĂšlement du territoire contrĂŽlĂ© par leur pĂšre. L’invasion mongole de 1237 Ă  1240 mettra fin Ă  cette construction politique. L’Ukraine devrait donc peut-ĂȘtre ĂȘtre restituĂ©e Ă  la Mongolie au nom de ses droits historiques ? Puis, Ă  partir du XVe siĂšcle et jusqu’au XVIIIe siĂšcle, malgrĂ© les revendications des princes de Moscou sur l’hĂ©ritage de la Rus’ de Kiev, c’est la RĂ©publique des Deux Nations de Pologne et Lituanie qui domine toute la rĂ©gion, c’est-Ă -dire outre la Pologne et la Lituanie, une grande partie de l’Ukraine actuelle, de la BiĂ©lorussie et de territoires faisant partie aujourd’hui de la FĂ©dĂ©ration de Russie. Les Ukrainiens ont d’ailleurs longtemps luttĂ© contre les Polonais plutĂŽt que contre les Russes parce qu’ils constituaient Ă  cette Ă©poque-lĂ  leur ennemi principal. C’est ce qui conduira les Cosaques Ă  se soulever contre la RĂ©publique des Deux Nations et Ă  fonder un État cosaque autonome en 1648 avec l’aide de la Moscovie de l’époque. Cette zone n’était pas considĂ©rĂ©e comme un territoire russe, mais comme une sorte d’État tampon entre la Russie, la Pologne et les Tatars de CrimĂ©e. En tĂ©moignent les cartes dressĂ©es par Joseph Nicolas Delisle, invitĂ© en 1726 par l’institut gĂ©ographique de Saint-PĂ©tersbourg pour cartographier le nouvel empire. La centralisation imposĂ©e par Catherine II fera naĂźtre le sentiment national ukrainien, fondĂ© notamment sur la nostalgie de la grandeur passĂ©e de la Kiev de Vladimir, Ă  l’inverse donc du rĂ©cit poutinien. La Pologne devrait-elle faire valoir ses droits sur l’Ukraine au nom de l’histoire comme le fait Vladimir Poutine ?

Pour Vladimir Poutine, l’Ukraine est une aberration, qui rĂ©sulte des dĂ©cisions de LĂ©nine de crĂ©er l’Ukraine comme une rĂ©publique indĂ©pendante, membre de l’Union soviĂ©tique. DĂ©cision qui aurait Ă©tĂ© prise en raison de son tempĂ©rament « d’expĂ©rimentateur social », qui ne prenait pas en compte les besoins du peuple ni l’unitĂ© des slaves ukrainiens, biĂ©lorusses et russes. Vladimir Poutine dĂ©teste LĂ©nine mais adore Staline, qui fut commissaire aux nationalitĂ©s dans sa jeunesse bolchĂ©vique, avant de mettre en Ɠuvre une politique de « chauvinisme grand-russe », dont LĂ©nine Ă©tait un adversaire mais qui convient parfaitement Ă  son lointain successeur. Cette vision de l’absence d’existence rĂ©elle d’une nation ukrainienne est partagĂ©e par tous ceux qui soutiennent aujourd’hui Trump et Poutine et reprennent cette thĂ©orie de l’inexistence de la nation ukrainienne. À dĂ©faut de mettre en cause LĂ©nine, ils imputent Ă  une volontĂ© amĂ©ricaine malĂ©fique le projet sĂ©paratiste de cette pseudo-nation ukrainienne, dont la place naturelle et vĂ©ritable serait au sein de la FĂ©dĂ©ration de Russie. Il est d’ailleurs tout Ă  fait stupĂ©fiant de voir que ce sont les souverainistes qui dĂ©fendent avec le plus d’enthousiasme cette thĂšse, eux qui, par un Ă©tonnant paradoxe, sont trĂšs soucieux de la dĂ©fense de la souverainetĂ© française mise en cause par une Union europĂ©enne fĂ©dĂ©raliste, mais qui ne sont Ă  aucun moment ne sont effleurĂ©s par l’idĂ©e que les Ukrainiens pourraient choisir librement leur propre destin. Et cela alors mĂȘme qu’ils sont dĂ©jĂ  rassemblĂ©s dans un État souverain disposant d’un territoire, de frontiĂšres internationalement reconnues et qu’ils devraient bĂ©nĂ©ficier de la protection des Nations unies, dĂ©fendant les principes de la charte qui en fonde l’existence. Ces analyses pseudo-historiques et pseudo-gĂ©opolitiques permettent de faire disparaĂźtre du monde rĂ©el les Ukrainiens en chair et en os, les femmes et les hommes qui vivent dans les pires conditions depuis trois ans et affrontent avec des moyens dĂ©risoires un pays infiniment plus fort qu’eux, militairement, financiĂšrement et dĂ©mographiquement. Ces ĂȘtres humains-lĂ , pour une raison que je n’arrive pas Ă  comprendre, n’ont droit ni Ă  la compassion, ni Ă  la dĂ©fense de leurs libertĂ©s essentielles par nos penseurs rĂ©alistes de la complexitĂ© du monde. Tous ces nĂ©gateurs de l’existence d’une nation ukrainienne ont d’ailleurs un peu de mal Ă  expliquer comment les Ukrainiens parviennent Ă  rĂ©sister, tels David face Ă  Goliath, alors qu’ils auraient dĂ» ĂȘtre emportĂ©s comme un fĂ©tu de paille dĂšs les premiers affrontements.

Un des zĂ©lateurs de la thĂšse poutinienne en France, Emmanuel Todd, bute sur cette difficultĂ© dans son dernier livre, pour finalement trouver une explication aussi solide que tout le reste de cet ouvrage, qui laisse le lecteur partagĂ© entre l’indignation devant les thĂšses qu’il dĂ©veloppe et l’éclat de rire devant leur absurditĂ©. Son explication de la rĂ©sistance inattendue des Ukrainiens Ă  la barbarie russe est la suivante : la « russophobie » dont souffriraient les Ukrainiens aurait entraĂźnĂ© une disparition de la reprĂ©sentation politique de la population russe d’Ukraine, laissant le champ libre aux ultras nationalistes de l’Ukraine occidentale. Il fallait y penser en effet. Les dictateurs, qu’il s’agisse de Vladimir Poutine ou de Donald Trump, et ceux qui les soutiennent, n’ont aucun souci de cohĂ©rence. Ils peuvent donc dire que l’Ukraine n’existe pas, que seule existe la grande communautĂ© slave orthodoxe, mais que les Ukrainiens existent et que ce sont des nazis. N’oublions pas que c’est le motif principal avancĂ© par Vladimir Poutine pour envahir l’Ukraine en fĂ©vrier 2022 : dĂ©nazifier le pays pour protĂ©ger la partie russophone de sa population d’un gĂ©nocide. Toute la vie politique et intellectuelle de la Russie poutinienne depuis 2012 tourne autour de la commĂ©moration incessante de la Grande Guerre patriotique et du rĂŽle que la Russie a jouĂ© dans la victoire contre le nazisme, acquise par la seule Russie, bien sĂ»r ; sans doute comme la victoire contre le Japon alliĂ© de l’Allemagne hitlĂ©rienne. Le rĂ©cit national russe se rĂ©sume dĂ©sormais Ă  cette commĂ©moration permanente de l’hĂ©roĂŻsme russe aprĂšs le 22 juin 1941. Bien sĂ»r, les discours de Vladimir Poutine n’expliquent pas pourquoi la Russie n’était pas en guerre avant cette date et comment le gĂ©nial pacte Hitler-Staline a laissĂ© la Russie dĂ©sarmĂ©e lors du dĂ©clenchement de l’opĂ©ration Barbarossa. Ils ne rappellent pas combien de Russes ont Ă©tĂ© tuĂ©s par les commissaires politiques s’ils n’obĂ©issaient pas aux ordres aberrants de leur chef Staline, qui les envoyait par centaines de milliers Ă  la mort dans des opĂ©rations sans aucune chance de succĂšs. Et dans ce rĂ©cit, l’Ukraine est en accusation pour complicitĂ© avec le nazisme et les descendants de ces Ukrainiens nazis sont accusĂ©s de persĂ©cuter aujourd’hui les russophones ukrainiens. Il y eut effectivement des Ukrainiens collaborant avec les nazis, mais il y en eut beaucoup moins que d’Ukrainiens morts en combattant les nazis sous l’uniforme de l’armĂ©e rouge. 7 millions d’Ukrainiens ont combattu dans les rangs de l’armĂ©e rouge et 2,5 millions d’entre eux sont morts au combat et dans les camps de prisonniers, soit le quart des pertes de l’ArmĂ©e rouge pendant la deuxiĂšme guerre mondiale. Il faut y ajouter 3 millions de morts civils. Les organisations nationalistes ukrainiennes qui ont combattu avec les nazis, l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et l’ArmĂ©e insurrectionnelle ukrainienne (UPA), ont regroupĂ© au maximum 100 000 Ă  200 000 Ukrainiens. Lorsque l’Allemagne nazie a attaquĂ© l’Union soviĂ©tique en juin 1941 et envahi le territoire de la Pologne orientale, l’OUN a proclamĂ© Ă  Lviv une Ukraine indĂ©pendante de la Pologne et de l’Union soviĂ©tique.

Les nazis ont immĂ©diatement rĂ©primĂ© ce mouvement et envoyĂ© en prison StĂ©pan Bandera, qui restera prisonnier des Allemands jusqu’en septembre 1944. Et s’il y eut des Ukrainiens collaborateurs, il y eut aussi des collaborateurs Russes avec les nazis : 500 000, pour les Ă©valuations les plus basses, jusqu’à 1 million selon le chercheur russe Evgueni Grinko, ce qui ne fait pas des Russes un peuple de nazis. Mais il n’en est bien sĂ»r pas question dans les discours de Vladimir Poutine. VoilĂ  ce qu’il en fut du « nazisme » ukrainien. Il existe, aujourd’hui, un parti fasciste en Ukraine (il en existe aussi en Russie). Il a recueilli moins de 2% des voix aux derniĂšres Ă©lections gĂ©nĂ©rales. Des nostalgiques du TroisiĂšme Reich existent Ă©galement en Russie : l’un d’entre eux, Dmitri Valerievitch Outkine, dirigeait avec Evgueni Prigojine le groupe Wagner, une milice privĂ©e financĂ©e par le ministĂšre russe de la DĂ©fense, venu avec l’armĂ©e russe Ă©craser les « nazis ukrainiens ». L’antisĂ©mitisme Ă©tait bien prĂ©sent en Ukraine, avant et pendant la deuxiĂšme guerre mondiale, et les juifs y Ă©taient nombreux, car pendant longtemps ils n’eurent pas le droit de s’installer Ă  Moscou ou Ă  Saint PĂ©tersbourg. L’Ukraine fut un territoire d’extermination des juifs pendant la deuxiĂšme guerre mondiale, mais par toutes les parties prenantes de cette guerre atroce. Mais la Russie a Ă©galement une longue tradition d’antisĂ©mitisme et de pogroms ; et Staline Ă©tait un antisĂ©mite dĂ©terminĂ© qui, hantĂ© jusqu’à sa mort par la peur de complots juifs, a conduit Ă  plusieurs reprises des opĂ©rations d’élimination des juifs au sein de l’appareil du Parti communiste russe. Ce dĂ©lire antinazi qui anime le discours de Poutine et de ses sbires n’a d’autre but que de discrĂ©diter tous les Ukrainiens, en commençant par leur prĂ©sident, qui est lui-mĂȘme juif, ce qui est assez Ă©trange pour un pays nazi. Les Russes sont soumis Ă  un matraquage idĂ©ologique sur ce thĂšme. Le 4 avril 2022, l’agence de presse officielle du Kremlin, RIA Novosti, publiait une tribune de Timofei Sergueievtsev, un idĂ©ologue du Kremlin, intitulĂ©e « Que faut-il faire de l’Ukraine ? », dans laquelle il prĂ©sentait un plan de dĂ©nazification, de « dĂ©ukrainisation et de dĂ©seuropĂ©anisation de l’Ukraine », dont la mise en Ɠuvre demanderait au moins 30 ans. Voici ce qu’il Ă©crivait : « Aujourd’hui, la question de la dĂ©nazification de l’Ukraine est passĂ©e au plan pratique (
) La dĂ©nazification est un ensemble de mesures Ă  l’égard de la masse nazie de la population, qui ne peut techniquement pas ĂȘtre poursuivie au nom des crimes de guerre (
) Il faut procĂ©der Ă  un nettoyage total (
) En plus des hauts gradĂ©s, une partie importante des masses populaires qui sont des nazis passifs, des collaborateurs du nazisme, sont Ă©galement coupables (
) La durĂ©e de la dĂ©nazification ne peut en aucun cas ĂȘtre infĂ©rieure Ă  une gĂ©nĂ©ration (
) La particularitĂ© de l’Ukraine nazie est sa nature amorphe et ambivalente, qui permet de dĂ©guiser le nazisme en aspirations Ă  “l’indĂ©pendance” et Ă  une “voie europĂ©enne” de “dĂ©veloppement ” (en rĂ©alitĂ© de dĂ©gradation) (
) L’Occident collectif est lui-mĂȘme le concepteur, la source et le sponsor du nazisme ukrainien (
) L’ukronazisme n’est pas moins une menace pour la paix et la Russie que le nazisme allemand ne l’était avec Hitler (
) Le nom “Ukraine” ne peut ĂȘtre retenu comme celui d’une formation Ă©tatique entiĂšrement dĂ©nazifiĂ©e sur un territoire libĂ©rĂ© du joug nazi (
) La dĂ©nazification sera inĂ©vitablement une dĂ©-ukrainisation (
) La dĂ©nazification de l’Ukraine est aussi son inĂ©vitable dĂ©-europĂ©anisation. [2] » C’est avec ces idĂ©es en tĂȘte que des centaines de milliers de soldats enrĂŽlĂ©s dans l’armĂ©e russe sont allĂ©s mourir en Ukraine. Les Ukrainiens ont toujours tort et seraient responsables de la guerre qui dĂ©truit leur pays. Ceux qui cherchent Ă  tout prix Ă  justifier l’horrible guerre menĂ©e par la Russie ne se soucient pas de la cohĂ©rence de leur argumentation. De 2022 Ă  janvier 2025, il prĂ©sentaient les Ukrainiens comme des marionnettes manipulĂ©es par les AmĂ©ricains pour mener une guerre par procuration contre les Russes. Dans ce rĂ©cit, les Ukrainiens sont payĂ©s pour dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts stratĂ©giques amĂ©ricains en Europe, quitte Ă  nous entraĂźner dans une nouvelle guerre mondiale. Vladimir Poutine, de son cĂŽtĂ©, mĂ©langeait dans sa rhĂ©torique la nĂ©gation de la nation ukrainienne, ce pays de nazis, et son ennemi de toujours, l’impĂ©rialisme amĂ©ricain.

Mais voilĂ  que Donald Trump est revenu au pouvoir. Il manifeste bruyamment son soutien Ă  Vladimir Poutine, insulte les Ukrainiens et leur prĂ©sident et veut nĂ©gocier la fin du conflit entre l’Ukraine et la Russie sans mĂȘme consulter l’Ukraine. Il veut imposer au passage un tribut exorbitant aux Ukrainiens sous la forme d’un traitĂ© assurant aux Etats-Unis le contrĂŽle des ressources naturelles ukrainiennes. Il les priverait ainsi de toute possibilitĂ© de se reconstruire aprĂšs avoir Ă©tĂ© privĂ©s d’une partie de leur territoire, en plus d’avoir Ă©tĂ© privĂ©s de leur libertĂ©, et de la justice. Comment les gĂ©opoliticiens qui dĂ©fendent la thĂ©orie de la guerre amĂ©ricaine par procuration depuis 3 ans, expliquent-ils que du jour au lendemain, les Ukrainiens, hier prĂ©sentĂ©s comme le bras armĂ© des États-Unis en Europe, soient devenus l’ennemi commun des AmĂ©ricains et des Russes ? Quels intĂ©rĂȘts stratĂ©giques amĂ©ricains ont changĂ© Ă  ce point en quelques semaines pour justifier un tel revirement ? Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine en espĂ©rant pouvoir en faire une conquĂȘte rapide et facile. Il n’y est pourtant pas parvenu en raison de la rĂ©sistance nationale dĂ©sespĂ©rĂ©e des Ukrainiens, appuyĂ©e de loin et avec beaucoup de limites par les EuropĂ©ens et les AmĂ©ricains. Donald Trump se soucie comme d’une guigne de l’Europe et de la libertĂ© des Ukrainiens. Il ne voit dans cette guerre que l’opportunitĂ© pour les États-Unis de faire main-basse sur des ressources minĂ©rales stratĂ©giques, dont ils auront de plus en plus besoin. Il est tout Ă  fait prĂȘt Ă  se les partager avec la Russie, qu’il considĂšre comme un alliĂ© fiable, dont le responsable lui ressemble en tout point. Ils partagent d’ailleurs la mĂȘme rhĂ©torique sur la dĂ©cadence de l’Occident corrompu par les valeurs woke, qu’ils se proposent de remplacer soit par la puretĂ© slave orthodoxe, soit par l’amoralitĂ© brutale et sans rĂšgles des barons voleurs, ceux qui ont rĂ©gnĂ© aux États-Unis Ă  la fin du XIXe siĂšcle et au dĂ©but du XXe siĂšcle. C’est ce que le vice-prĂ©sident J.D. Vance est venu dire aux responsables europĂ©ens tout rĂ©cemment, avant d’insulter le prĂ©sident ukrainien Ă  la tĂ©lĂ©vision. Pour Trump comme pour Poutine, les Ukrainiens ont tort parce qu’ils refusent de plier, parce qu’ils n’acceptent pas le retour aux formes les plus brutales de l’impĂ©rialisme.

C’est cet de cet impĂ©rialisme dont nous avions essayĂ© de sortir aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, en bĂątissant le droit international, qui se rĂ©vĂšle ĂȘtre bien fragile lorsque le monde est Ă  nouveau dominĂ© par les appĂ©tits grossiers et sans limites des ploutocrates. Le dernier argument en faveur d’un arrangement entre Vladimir Poutine et Donald Trump avancĂ© par les rĂ©alistes-souverainistes est le suivant : d’accord, tout cela n’est pas bien, mais cela ne mĂ©rite pas une troisiĂšme guerre mondiale. Mieux vaut un mauvais arrangement. Pour eux, ceux qui refusent la perspective d’un accord entre Vladimir Poutine et Donald Trump sont des va-t-en-guerre voulant provoquer un nouveau cataclysme. Il faut les faire taire d’urgence. Et d’ailleurs, s’ils veulent tellement soutenir les Ukrainiens, ils n’ont qu’à aller se battre eux-mĂȘmes en Ukraine, aux cĂŽtĂ©s des Ukrainiens, plutĂŽt que de soutenir le combat jusqu’à la mort du dernier Ukrainien depuis leur salon, Ă  Paris, Berlin ou Londres. Si ces soi-disant « pacifistes rĂ©alistes » ont raison, si rien ne peut s’opposer Ă  la supĂ©rioritĂ© militaire d’un pays qui se sent autorisĂ© Ă  envahir son voisin pour le rĂ©duire Ă  un esclavage dont il est sorti il y a un peu plus de trente ans seulement, si l’ONU ne sert Ă  rien, si rien ne sert Ă  rien, alors, le monde est tout simplement perdu. Il ne faut plus faire semblant de vouloir organiser le monde, de faire de la politique, de construire des institutions pour prĂ©server les libertĂ©s. Oublions la fraternitĂ©, la libertĂ©, l’égalitĂ©, la transition Ă©cologique et tout le reste : profitons du peu de temps qui reste avant le cataclysme final ! Si au contraire on pense que la libertĂ© n’est pas nĂ©gociable, que le droit Ă  vivre en paix dans la nation Ă  laquelle on appartient n’est pas rĂ©servĂ© aux seules puissances impĂ©riales, que les droits de l’homme doivent ĂȘtre dĂ©fendus mĂȘme lorsque ceux qui les mettent Ă  mal sont les plus puissants, que les Ukrainiens ont, comme les Français, les Allemands ou les AmĂ©ricains le droit de vivre chez eux, selon les lois qu’ils ont choisies, en nouant des relations avec les autres peuples dans des conditions qu’ils choisissent, alors, l’invasion russe doit ĂȘtre tout simplement condamnĂ©e sans nuances, tout comme les insultes de Donald Trump, les pressions scandaleuses qu’il exerce sur l’Ukraine et l’ensemble de sa politique Ă©trangĂšre. Le droit des Ukrainiens Ă  vivre comme ils l’entendent et Ă  exercer leur souverainetĂ© sur le territoire que la communautĂ© internationale, Russie comprise, a reconnu, doit ĂȘtre garanti. Ceux qui nous raillent de tenir de tels propos et nous invitent Ă  rejoindre des tranchĂ©es aux cĂŽtĂ©s des Ukrainiens, au lieu de rester au chaud en les incitant Ă  se battre pour nous, me rappellent ceux qui disaient aux jeunes manifestants opposĂ©s Ă  la guerre amĂ©ricaine au Vietnam d’aller plutĂŽt rejoindre les ViĂȘt-Cong, au lieu de manifester en France.

Et selon le mĂȘme raisonnement, de quel droit protesterions-nous contre la fĂ©roce rĂ©pression du rĂ©gime des mollahs iraniens contre les femmes ? Ce n’est aprĂšs tout qu’une question de politique intĂ©rieure et toutes les civilisations ne se ressemblent-elles pas ? Personne n’aurait rien Ă  dire sur la guerre conduite par l’Arabie Saoudite au YĂ©men, ou sur celle du Rwanda en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, ou sur les visĂ©es de Donald Trump sur le canal de Panama, le Groenland ou la bande de Gaza ? Faut-il interdire toute dĂ©claration de solidaritĂ© internationale au nom de ce soi-disant rĂ©alisme ? N’est-ce pas tout simplement un moyen de clouer le bec Ă  tous ceux qui soutiennent les Ukrainiens, pour mieux faire taire les Ukrainiens eux-mĂȘmes ? Cela suffit ! Un redressement moral est urgent et nĂ©cessaire. On aimerait lire moins d’analyses soi-disant savantes et informĂ©es, plus de positions trĂšs simples de soutien Ă  l’Ukraine dans la dĂ©fense de ses droits lĂ©gitimes ; droits que nous dĂ©fendons chez nous et pour nous.

En finir avec les mensonges et la barbarie : soutenir l’Ukraine !