Pourquoi lâagression russe en Ukraine est-elle impĂ©rialiste ? Comment peut-on lâinterprĂ©ter sur la base de lâanalyse de lâimpĂ©rialisme de LĂ©nine et en quoi ces interprĂ©tations diffĂšrent-elles ? Le chercheur en sciences sociales Anatoly Kropivnitskyi se penche sur lâĂ©conomie politique des empires.
Lâinvasion russe de lâUkraine a divisĂ© la gauche internationale. Cette division sâest avĂ©rĂ©e moins profonde quâen 2014, lorsque certaines organisations et certains militants de gauche ont soutenu la dĂ©claration des rĂ©publiques populaires de Donetsk et de Louhansk, considĂ©rant le conflit du Donbass comme un soulĂšvement populaire. Mais le 24 fĂ©vrier 2022, ce sont les troupes russes qui ont franchi la frontiĂšre ukrainienne, et non lâinverse. Ayant envahi lâUkraine, Poutine a privĂ© ses partisans de gauche de la possibilitĂ© de dĂ©battre du fait de lâagression - par consĂ©quent, ce qui est discutĂ© aujourdâhui nâest pas lâinvasion, mais ses causes possibles. Ainsi, certains commentateurs insistent sur le fait que la Russie a Ă©tĂ© contrainte de lancer son « opĂ©ration militaire spĂ©ciale » et quâelle est, en fait, engagĂ©e dans une guerre dĂ©fensive contre les Ătats-Unis et lâOTAN sur le territoire ukrainien.
Cette thĂšse est parfois Ă©tayĂ©e par des rĂ©fĂ©rences Ă la thĂ©orie de lâimpĂ©rialisme de LĂ©nine. LâĂtat russe nâest pas dĂ©crit comme un camp dans un conflit impĂ©rialiste, mais comme une puissance qui rĂ©siste Ă lâimpĂ©rialisme et qui est substantiellement diffĂ©rente des puissances impĂ©riales. MĂȘme lorsquâils condamnent lâagression de Poutine, les partisans de cette thĂ©orie insistent sur le fait que la FĂ©dĂ©ration de Russie nâest pas un Ătat impĂ©rialiste et que, par consĂ©quent, une critique de gauche devrait se concentrer sur les « vrais » impĂ©rialistes, Ă savoir le bloc de lâOTAN dirigĂ© par les Ătats-Unis.
Câest prĂ©cisĂ©ment cet argument qui a Ă©tĂ© invoquĂ© par certains mĂ©dias des forces de gauche dans les premiers jours de la guerre. Par exemple, le 7 mars 2022, Arkansas Worker a publiĂ© un article de Gary Wilson soutenant que la Russie ne peut pas ĂȘtre une puissance impĂ©rialiste en raison de son Ă©conomie semi-coloniale, basĂ©e sur lâexportation de ressources naturelles. Wilson compare la Russie au Mexique : les deux pays sont capitalistes, leurs Ă©conomies sont comparables en taille, cependant aucun ne peut ĂȘtre traitĂ© comme impĂ©rialiste. Au contraire, comme la plupart des pays capitalistes, ils sont « exploitĂ©s par lâimpĂ©rialisme, par le capital financier ». MĂȘme si, selon Wilson, Poutine ne peut pas ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un dirigeant anti-impĂ©rialiste, « lâopĂ©ration militaire russe visant à  »dĂ©militariser et dĂ©nazifier« lâUkraine et Ă reconnaĂźtre la RĂ©publique populaire de Donetsk et la RĂ©publique populaire de Louhansk est un mouvement contre lâimpĂ©rialisme, lâimpĂ©rialisme amĂ©ricain et lâimpĂ©rialisme de lâOTAN. »
En avril 2022, David North, rĂ©dacteur en chef du World Socialist Web Site, a publiĂ© sa correspondance avec un socialiste anonyme de Russie. Condamnant lâinvasion de lâUkraine comme « une rĂ©ponse dĂ©sespĂ©rĂ©e et essentiellement rĂ©actionnaire Ă la pression incessante et croissante exercĂ©e par les Ătats-Unis et lâOTAN sur la Russie », North souligne que la guerre Russie-Ukraine sert les intĂ©rĂȘts de lâimpĂ©rialisme amĂ©ricain dont lâobjectif est de dĂ©truire la Russie en tant quâobstacle Ă ses ambitions mondiales, afin de prendre le contrĂŽle de ses armes nuclĂ©aires, et de faire ensuite la mĂȘme chose avec la Chine. La Russie et la Chine, les deux pays qui ont connu des rĂ©volutions sociales et qui peuvent mener une politique Ă©trangĂšre indĂ©pendante des Ătats-Unis, sont traitĂ©s exclusivement comme des objets de lâagression impĂ©rialiste, mais jamais comme ses sujets.
Le correspondant russe de North dĂ©veloppe cette logique plus avant, en soutenant que lâinvasion russe en Ukraine ne peut ĂȘtre traitĂ©e comme un « acte impĂ©rialiste [...] une action menĂ©e par une puissance capitaliste afin dâĂ©tendre son pouvoir Ă©conomique, financier et militaire, cherchant Ă rediviser le monde dans de nouvelles conditions dâexistence. » La bourgeoisie russe ne tente pas de sortir de sa niche au sein de la division internationale du travail, car il nâexiste pas dans le pays de capital financier dĂ©veloppĂ© qui serait prĂȘt Ă sâĂ©tendre Ă la recherche de nouveaux dĂ©bouchĂ©s dâinvestissement Ă lâĂ©tranger. Le socialiste anonyme pense que les politiques de la Russie ne sont pas impĂ©rialistes, mĂȘme Ă lâĂ©gard de ses voisins les plus proches, le Belarus et le Kazakhstan. Pour devenir une puissance impĂ©rialiste, la Russie doit Ă©voluer vers une dictature fasciste basĂ©e sur la mobilisation, ce qui, de lâavis de lâauteur, est un scĂ©nario peu probable.
Mythe et rĂ©alitĂ© de lâimpĂ©rialisme russe
Ces arguments en reviennent aux discussions sur la question de savoir si la Russie est un Ătat impĂ©rialiste, qui ont commencĂ© aprĂšs lâintervention de la Russie dans la crise politique ukrainienne en 2014. Ceux qui niaient le caractĂšre impĂ©rialiste de la FĂ©dĂ©ration de Russie sâappuyaient soit sur des observations empiriques, soit sur leurs propres interprĂ©tations de la thĂ©orie de lâimpĂ©rialisme de LĂ©nine. Un exemple de la premiĂšre approche se trouve dans lâarticle de 2016 de Radhika Desai, Alan Freeman et Boris Kagarlitsky, oĂč ils affirmaient que, bien que la bourgeoisie russe puisse trĂšs bien essayer de rĂ©aliser son ambition expansionniste en utilisant lâĂtat, de tels projets se heurteront inĂ©vitablement Ă des contraintes objectives : principalement la faiblesse de lâĂtat lui-mĂȘme. DouziĂšme Ă©conomie mondiale en termes de PIB, avec beaucoup moins de bases militaires que lâOTAN, la Russie en 2016 nâĂ©tait guĂšre capable dâune expansion impĂ©rialiste, qui aurait en outre exacerbĂ© les risques dâinstabilitĂ© politique intĂ©rieure.
Un exemple de lâautre approche est une sĂ©rie dâarticles publiĂ©s par Roger Annis et Renfrey Clarke, consacrĂ©s Ă une critique du « mythe de lâimpĂ©rialisme russe » sur la base de la thĂ©orie de LĂ©nine. Selon Annis et Clarke, cette thĂ©orie reste valable Ă ce jour, bien quâavec deux mises en garde importantes. PremiĂšrement, les colonies officielles ont Ă©tĂ© remplacĂ©es par le systĂšme des institutions financiĂšres internationales (le FMI, la Banque mondiale et lâOMC), principaux agents de lâoppression Ă©conomique dans le « monde en dĂ©veloppement ». DeuxiĂšmement, les guerres inter-impĂ©rialistes ont Ă©tĂ© remplacĂ©es par des alliances militaires telles que lâOTAN, ciblant la pĂ©riphĂ©rie opprimĂ©e. Par rapport aux Ătats-Unis, Ă lâEurope occidentale, au Canada, au Japon et Ă lâAustralie, la Russie est un pays Ă lâindustrie faible, Ă la productivitĂ© du travail basse et au capital financier sous-dĂ©veloppĂ©. Elle contribue « peu directement Ă la quintessence de lâactivitĂ© impĂ©rialiste, Ă savoir lâexportation de capitaux vers la pĂ©riphĂ©rie et lâextraction de profits de la main-dâĆuvre et des ressources des pays en dĂ©veloppement ». LâĂ©conomie russe dĂ©pend de lâexportation de ressources Ă©nergĂ©tiques. La Russie ne sâengage pas dans un commerce extensif avec les pays pĂ©riphĂ©riques et ne tire pas suffisamment de bĂ©nĂ©fices dâun Ă©change inĂ©gal. Il nây a pas dâexcĂšs de capitaux dans le pays, et une grande partie des investissements directs Ă©trangers se dirigent vers les pays dâEurope occidentale ou vers des juridictions offshore. Ces investissements sont soit destinĂ©s Ă lâĂ©vasion fiscale et au blanchiment dâargent, soit rĂ©investis en Russie par lâintermĂ©diaire dâentitĂ©s Ă©trangĂšres. Les possibilitĂ©s dâinvestissement en Russie sont loin dâĂȘtre Ă©puisĂ©es, et il nây a donc pas de nĂ©cessitĂ© structurelle pour lâexpansion capitaliste Ă lâĂ©tranger que LĂ©nine prend comme point de dĂ©part de son analyse. Par consĂ©quent, la Russie, comme lâInde ou le BrĂ©sil, nâest pas une puissance impĂ©rialiste, et son utilisation de la force militaire pour intervenir dans la politique dâautres pays ne la rend pas impĂ©rialiste en soi. Au contraire, puisque les intĂ©rĂȘts de la Russie sont systĂ©matiquement ignorĂ©s par les puissances impĂ©rialistes, comme câest le cas avec lâexpansion de lâOTAN vers lâEst, la Russie est plutĂŽt une victime de lâimpĂ©rialisme.
Levent Dölek, le vice-prĂ©sident du DIP, le Parti des travailleurs rĂ©volutionnaires de Turquie, arrive Ă des conclusions similaires. En octobre 2018, il a publiĂ© un article prĂ©disant une guerre impĂ©rialiste entre des Ătats-Unis et lâOTAN contre la Russie et la Chine. Comme Annis et Clarke, Dölek sâappuie sur la dĂ©finition de lâimpĂ©rialisme de LĂ©nine et souligne que dans les pays impĂ©rialistes, les exportations de capitaux dominent les exportations de marchandises. Au contraire, la Chine et la Russie sont des importateurs nets de capitaux et des exportateurs de matiĂšres premiĂšres : Le commerce de la Chine est dominĂ© par les exportations de produits industriels, celui de la Russie par les ressources Ă©nergĂ©tiques. Les plus grandes entreprises de Russie et de Chine sont contrĂŽlĂ©es par lâĂtat, ce qui, selon M. Dölek, est incompatible avec les « tendances classiques du capital financier ». Cela signifie que les deux pays ne disposent pas des bases Ă©conomiques nĂ©cessaires Ă lâexpansion impĂ©rialiste et que, bien que leurs rĂ©gimes au pouvoir ne mĂ©ritent pas la sympathie de la gauche, ils peuvent au moins rĂ©sister au « vĂ©ritable » impĂ©rialisme, mĂȘme sâils ne peuvent pas le vaincre.
Clarke et Dölek font partie des critiques les plus cohĂ©rentes du « mythe de lâimpĂ©rialisme russe ». Selon Clarke et son co-auteur David Holmes, le retrait des troupes russes du territoire ukrainien jusquâaux frontiĂšres du 24 fĂ©vrier 2022 et les nĂ©gociations sur le statut de la CrimĂ©e et du Donbass Ă©quivaudraient à « une concession massive et non forcĂ©e au capital mondial », tandis que la dĂ©faite du rĂ©gime de Poutine conduirait soit Ă la reprise de la dĂ©pendance de la Russie Ă lâĂ©gard de lâOccident, comme dans les annĂ©es du rĂšgne dâEltsine, soit Ă lâeffondrement de lâĂtat. M. Dölek va encore plus loin : La victoire de la Russie en Ukraine serait une victoire sur lâOTAN et porterait un coup massif Ă la bourgeoisie mondiale, dĂ©clenchant une amĂ©lioration des conditions de vie de la classe ouvriĂšre dans le monde entier, non seulement dans la pĂ©riphĂ©rie, mais aussi dans les centres impĂ©rialistes. Ă lâinverse, la dĂ©faite de la Russie entraĂźnera lâĂ©mergence dâun rĂ©gime oligarchique semblable Ă celui des annĂ©es Eltsine, et le pays dĂ©gĂ©nĂ©rera en une semi-colonie, compte tenu de la faiblesse du prolĂ©tariat russe.
LâimpĂ©rialisme de la Russie tsariste
Cette argumentation est loin dâĂȘtre exempte de problĂšmes. Tout dâabord, comme le montre lâanalyse de la Russie tsariste par LĂ©nine lui-mĂȘme, la position pĂ©riphĂ©rique dâun Ătat dans la division internationale du travail nâexclut pas la possibilitĂ© de mener des politiques impĂ©rialistes. Clarke et Dölek Ă©vitent dâaborder cette question en insistant sur le fait quâil existe une diffĂ©rence qualitative entre lâEmpire russe et lâimpĂ©rialisme moderne, dont LĂ©nine a dĂ©crit la naissance.
Clarke et Annis affirment que « LĂ©nine considĂ©rait la Russie de lâĂ©poque prĂ©rĂ©volutionnaire » comme un exemple dâimpĂ©rialisme prĂ©moderne, « fĂ©odal-dynastique traditionnel et mercantile, basĂ© sur lâextraction des rentes paysannes et des profits des marchands », qui lâunissait Ă lâAutriche-Hongrie et Ă lâEmpire ottoman, et la distinguait des pays de lâ« impĂ©rialisme financier-industriel moderne » avancĂ©, comme lâAngleterre, la France, lâAllemagne et les Ătats-Unis. De mĂȘme, Dölek se tourne vers la brochure Socialisme et guerre, dans laquelle LĂ©nine Ă©crit que « en Russie, lâimpĂ©rialisme capitaliste du dernier type sâest pleinement rĂ©vĂ©lĂ© dans la politique du tsarisme Ă lâĂ©gard de la Perse, de la Mandchourie et de la Mongolie ; mais, en gĂ©nĂ©ral, câest lâimpĂ©rialisme militaire et fĂ©odal qui prĂ©domine en Russie ». Ainsi, Dölek peut conclure que lâEmpire russe Ă©tait plus proche des empires prĂ©capitalistes des Habsbourg et des Ottomans, qui ont Ă©tĂ© instrumentalisĂ©s par les « vrais » impĂ©rialistes.
Si Dölek, Clarke et Annis sâinvestissent autant dans lâinterprĂ©tation de lâimpĂ©rialisme par LĂ©nine, ce nâest pas seulement parce quâils respectent la lettre de la thĂ©orie : ils veulent aussi souligner la rupture historique qui sĂ©pare prĂ©tendument lâimpĂ©rialisme moderne de ses formes antĂ©rieures. Selon eux, lorsque LĂ©nine a Ă©crit sur lâimpĂ©rialisme de la Russie tsariste en 1914, il ne pouvait lâinvoquer que comme un vestige du passĂ© (Clarke et Annis), ou signifier le rĂŽle subalterne de la Russie dans la rivalitĂ© entre les « vrais » impĂ©rialistes (Dölek). Cependant, la Russie post-soviĂ©tique ne peut ĂȘtre qualifiĂ©e dâimpĂ©rialiste en raison de sa position pĂ©riphĂ©rique dans la division internationale du travail et de la faiblesse de son capital financier.
Cette interprĂ©tation de LĂ©nine est-elle correcte ? Dans les textes Ă©crits en 1915-1916, pendant la prĂ©paration de LâimpĂ©rialisme, stade suprĂȘme du capitalisme, sur lesquels sâappuient Clarke et Dölek, LĂ©nine traite la Russie tsariste comme lâune des puissances impĂ©rialistes, bien quâil concĂšde quâil sâagit dâune puissance relativement arriĂ©rĂ©e. En aoĂ»t 1915, LĂ©nine Ă©crit : « Le monde a Ă©tĂ© dĂ©coupĂ© par une poignĂ©e de grandes puissances, câest-Ă -dire des puissances qui ont rĂ©ussi Ă piller et Ă opprimer les nations », faisant rĂ©fĂ©rence Ă la Grande-Bretagne, Ă la France, Ă la Russie et Ă lâAllemagne. Dans lâarticle de 1916, il parle de « la rivalitĂ© la plus amĂšre » entre des « pillards impĂ©rialistes extrĂȘmement puissants », dĂ©signant la Russie au mĂȘme titre que la Grande-Bretagne et lâAllemagne. Au dĂ©but de la mĂȘme annĂ©e, il place la Russie aux cĂŽtĂ©s des « anciennes puissances pillardes », la Grande-Bretagne et la France, plutĂŽt que de lâAutriche-Hongrie « fĂ©odale-dynastique » et de lâEmpire ottoman : « Cette guerre est menĂ©e pour lâhĂ©gĂ©monie mondiale, câest-Ă -dire pour une nouvelle oppression des nations faibles, pour une autre division du monde, la division des colonies, des sphĂšres dâinfluence, etc. Enfin, dans Socialisme et guerre, LĂ©nine traite la Russie comme lâune des six »soi-disant âgrandesâ puissances (câest-Ă -dire celles qui ont rĂ©ussi un grand pillage)", dont la rivalitĂ© est spĂ©cifique Ă lâimpĂ©rialisme moderne (outre la Russie, la liste comprend la Grande-Bretagne, la France, lâAllemagne, les Ătats-Unis et le Japon). Un point similaire est soulevĂ© dans Imperialism.
Un développement inégal
Les textes de LĂ©nine montrent que lâEmpire russe est une entitĂ© contradictoire : son « impĂ©rialisme du dernier type » coexiste avec un retard Ă©conomique. RĂ©sumant ses arguments sur la division capitaliste du monde, LĂ©nine Ă©crit :
« Quelle que soit la force du processus de nivellement du monde, dâĂ©galisation des conditions Ă©conomiques et de vie dans les diffĂ©rents pays, qui sâest produit au cours des derniĂšres dĂ©cennies sous la pression de la grande industrie, du capital dâĂ©change et du capital financier, des diffĂ©rences considĂ©rables subsistent encore ; et parmi les six pays mentionnĂ©s, nous voyons, premiĂšrement, de jeunes pays capitalistes (AmĂ©rique, Allemagne, Japon) dont les progrĂšs ont Ă©tĂ© extraordinairement rapides ; deuxiĂšmement, des pays au dĂ©veloppement capitaliste ancien (France et Grande-Bretagne), dont les progrĂšs ont Ă©tĂ© derniĂšrement beaucoup plus lents que ceux des pays mentionnĂ©s prĂ©cĂ©demment, et troisiĂšmement, un pays trĂšs en retard Ă©conomiquement (Russie), oĂč lâimpĂ©rialisme capitaliste moderne est enchevĂȘtrĂ©, pour ainsi dire, dans un rĂ©seau particuliĂšrement Ă©troit de relations prĂ©capitalistes »
La thĂšse du dĂ©veloppement inĂ©gal du capitalisme a Ă©tĂ© explicitement formulĂ©e pour la premiĂšre fois par Trotsky, mais câest LĂ©nine qui lâa introduite dans la thĂ©orie de lâimpĂ©rialisme. Dans LâimpĂ©rialisme, LĂ©nine parle de lâinĂ©galitĂ© de lâexpansion des chemins de fer, de la rĂ©partition des possessions coloniales, du rythme du dĂ©veloppement Ă©conomique dans les diffĂ©rents pays, des formes de dĂ©pendance entre les Ătats, etc. Cela se traduit par une inĂ©galitĂ© entre les « grandes puissances » et le reste du monde (colonies et semi-colonies), ainsi quâentre les « grandes puissances » elles-mĂȘmes, dans la mesure oĂč leurs niveaux de dĂ©veloppement Ă©conomique diffĂšrent Ă©galement. Enfin, comme le montre le cas de la Russie, le dĂ©veloppement capitaliste interne des diffĂ©rentes « grandes puissances » est Ă©galement inĂ©gal.
MalgrĂ© les inĂ©galitĂ©s internes du dĂ©veloppement du capitalisme en Russie, LĂ©nine traite sans Ă©quivoque lâEmpire russe comme une partie de la rivalitĂ© inter-impĂ©rialiste, ou « la compĂ©tition entre plusieurs impĂ©rialismes », quâil considĂšre comme la caractĂ©ristique politique clĂ© de lâimpĂ©rialisme moderne. LĂ©nine oppose cet impĂ©rialisme moderne non pas aux empires prĂ©capitalistes, mais Ă la pĂ©riode comprise entre les annĂ©es 1840 et 1860, qui fut celle du « dĂ©veloppement du capitalisme prĂ©monopolistique, du capitalisme dans lequel la libre concurrence Ă©tait prĂ©dominante » et de la domination de la Grande-Bretagne en tant que fournisseur monopolistique de produits manufacturĂ©s et puissance coloniale la plus riche.
Cette pĂ©riode sâest achevĂ©e par la crise de 1873, qui a marquĂ© le dĂ©but dâune transition de trente ans vers le capitalisme monopolistique. La fusion des monopoles industriels et bancaires a donnĂ© naissance au capital financier et la lutte pour le partage du monde sâest intensifiĂ©e. Le monopole industriel britannique ne pouvait plus rester incontestĂ©. Dans lâarticle de 1916, LĂ©nine dĂ©veloppe son idĂ©e :
« Le dernier tiers du XIXe siĂšcle a vu la transition vers la nouvelle Ăšre impĂ©rialiste. Le capital financier, non pas dâune, mais de plusieurs, bien que trĂšs peu nombreuses, grandes puissances, jouit dâun monopole. (Au Japon et en Russie, le monopole de la puissance militaire, de vastes territoires ou de facilitĂ©s spĂ©ciales pour voler les nationalitĂ©s minoritaires, la Chine, etc., complĂšte en partie, et remplace en partie, le monopole du capital financier moderne). Cette diffĂ©rence explique pourquoi la position monopolistique de lâAngleterre a pu rester incontestĂ©e pendant des dĂ©cennies. Le monopole du capital financier moderne est frĂ©nĂ©tiquement remis en question ; lâĂšre des guerres impĂ©rialistes a commencé »
La Russie tsariste Ă©tait incontestablement partie prenante de la rivalitĂ© inter-impĂ©rialiste. Bien que le dĂ©veloppement incomplet et inĂ©gal de son capital financier ait empĂȘchĂ© de la classer parmi les pays « financiĂšrement riches », il a Ă©tĂ© compensĂ© par lâexpansion territoriale et la force militaire.
Les étapes du capitalisme
Comme nous lâavons vu plus haut, Clarke et Dölek tentent de dĂ©voiler le mythe de lâimpĂ©rialisme russe en montrant que le capitalisme dans la Russie dâaujourdâhui ne peut pas ĂȘtre qualifiĂ© dâavancĂ©. Si lâimpĂ©rialisme est effectivement le stade le plus Ă©levĂ© du capitalisme, alors le capitalisme russe contemporain se situe bien en deçà de ce stade, quâil soit Ă©valuĂ© en fonction des investissements en capital fixe, du PIB par habitant ou de toute autre mesure conventionnelle. Mais est-il correct dâidentifier le stade le plus Ă©levĂ© du capitalisme avec le niveau de dĂ©veloppement capitaliste dans un pays donné ?
LĂ©nine dit clairement que le stade le plus Ă©levĂ© du capitalisme doit ĂȘtre compris comme celui oĂč la production atteint une telle Ă©chelle que la libertĂ© de concurrence est remplacĂ©e par le monopole. Câest, selon LĂ©nine, « lâessence Ă©conomique de lâimpĂ©rialisme ». Il convient ici de revenir sur la thĂšse du dĂ©veloppement inĂ©gal. Dans sa polĂ©mique contre Kautsky, LĂ©nine rappelle que la domination du capital financier, caractĂ©ristique de lâĂ©poque impĂ©rialiste, nâattĂ©nue pas, mais, au contraire, accroĂźt « les inĂ©galitĂ©s et les contradictions inhĂ©rentes Ă lâĂ©conomie mondiale. » Cet argument montre dĂ©jĂ clairement que, lorsquâil parle du stade suprĂȘme du capitalisme, LĂ©nine ne se rĂ©fĂšre pas Ă des pays individuels et Ă leur niveau particulier de dĂ©veloppement Ă©conomique, mais Ă lâensemble du systĂšme de relations Ă©conomiques qui englobe le monde entier. LâimpĂ©rialisme nâest rien dâautre que le rĂ©sultat de ce processus dâintĂ©gration Ă©conomique internationale.
Comme lâĂ©crit LĂ©nine, le territoire de la terre est dĂ©jĂ partagĂ© entre les plus grands pays capitalistes, câest-Ă -dire quâil est dĂ©jĂ impliquĂ© dans le processus dâaccumulation capitaliste, mĂȘme si ce nâest quâen tant que pĂ©riphĂ©rie riche en ressources. LâĂ©poque impĂ©rialiste est lâĂ©poque de la redivision dâun monde dĂ©jĂ divisĂ©, lorsque « aux nombreux »anciens« motifs de la politique coloniale, le capital financier a ajoutĂ© la lutte pour les sources de matiĂšres premiĂšres, pour lâexportation de capitaux, pour les sphĂšres dâinfluence, câest-Ă -dire pour les sphĂšres dâaccords profitables, de concessions, de profits monopolistiques et ainsi de suite, pour le territoire Ă©conomique en gĂ©nĂ©ral ».
Le caractĂšre inĂ©gal du dĂ©veloppement capitaliste, selon LĂ©nine, exclut tout autre moyen que la guerre et la division des sphĂšres dâinfluence (y compris par le biais du colonialisme) pour rĂ©concilier la disparitĂ© entre le dĂ©veloppement des forces productives et lâaccumulation du capital. Ă lâĂ©poque du capitalisme concurrentiel, les conflits directs pouvaient ĂȘtre Ă©vitĂ©s par la colonisation de nouveaux territoires, mais le passage au capitalisme monopoliste signifie une transition vers « une politique coloniale de possession monopoliste du territoire du monde, qui a Ă©tĂ© complĂštement divisé », ce qui rend le conflit inĂ©vitable :
« La seule base concevable sous le capitalisme pour la division des sphĂšres dâinfluence, des intĂ©rĂȘts, des colonies, etc., est lâĂ©valuation de la force des participants, de leur force Ă©conomique, financiĂšre, militaire, etc. Et la force de ces participants dans la division ne change pas de maniĂšre Ă©gale, car le dĂ©veloppement Ă©gal des diffĂ©rentes entreprises, des trusts, des branches de lâindustrie ou des pays est impossible sous le capitalisme »
Ici, LĂ©nine souligne une fois de plus que les sources de la puissance impĂ©rialiste sont diffĂ©rentes et ne se limitent pas Ă la seule « puissance financiĂšre ». En outre, les diffĂ©rentes puissances impĂ©rialistes sont dotĂ©es de moyens diffĂ©rents. Il sâagit lĂ dâune autre dimension du caractĂšre gĂ©nĂ©ralement inĂ©gal du dĂ©veloppement capitaliste, qui devient encore plus aiguĂ« avec le passage au stade monopoliste, rendant inĂ©vitable la confrontation directe entre les puissances impĂ©rialistes. Les pays participant Ă la rivalitĂ© inter-impĂ©rialiste diffĂšrent les uns des autres par leur niveau de dĂ©veloppement Ă©conomique et peuvent donc inclure non seulement des puissances financiĂšres, mais aussi un empire pĂ©riphĂ©rique bĂ©nĂ©ficiant dâavantages monopolistiques en matiĂšre de force militaire et dâaccĂšs aux sources de matiĂšres premiĂšres.
Comme le montre lâanalyse des systĂšmes-mondes, malgrĂ© son retard Ă©conomique, le capitalisme pĂ©riphĂ©rique peut se rĂ©vĂ©ler un capitalisme avancĂ©, par exemple en ce qui concerne ses mĂ©thodes dâexploitation de la main-dâĆuvre. Les planteurs du Sud amĂ©ricain ou des Indes occidentales ont pu ĂȘtre des capitalistes plus efficaces que les industriels de Grande-Bretagne ou de Nouvelle-Angleterre, bien que tous deux aient participĂ© Ă un seul et mĂȘme systĂšme de division transatlantique du travail. De mĂȘme, le capitalisme « de copinage » corrompu peut donner lieu Ă des formes dâagression impĂ©rialiste plus dangereuses que celles du « capitalisme avancé » fonctionnel.
Capital financier et impĂ©rialisme dâinvestissement
Dans leur analyse, Clarke et Dölek ne se contentent pas dâinvoquer des indicateurs globaux de dĂ©veloppement Ă©conomique et la qualitĂ© de lâenvironnement institutionnel, ils sâintĂ©ressent Ă©galement au rĂŽle du capital financier dans lâexpansion impĂ©rialiste, comme lâa soulignĂ© LĂ©nine. Dölek Ă©crit que, puisquâelles sont exportatrices nettes de matiĂšres premiĂšres (plutĂŽt quâexportatrices nettes de capitaux), ni la Russie ni la Chine ne peuvent ĂȘtre des puissances impĂ©rialistes. Bien que la Russie exporte des capitaux vers les pays post-soviĂ©tiques, la plupart des investissements Ă©trangers sortants de la Russie vont vers des sites offshores ou des pays Ă©conomiquement dĂ©veloppĂ©s dâEurope occidentale et des Ătats-Unis, et ressemblent donc Ă un modĂšle de fuite des capitaux, plutĂŽt quâĂ une expansion impĂ©rialiste. Clarke et Annis rappellent Ă©galement que lâalliance de classe entre les capitalistes financiers et industriels dĂ©crite par LĂ©nine fait dĂ©faut en Russie et que la vĂ©ritable force hĂ©gĂ©monique est reprĂ©sentĂ©e par lâalliance entre les hauts fonctionnaires et les oligarques exploitant les ressources naturelles.
Une telle lecture rĂ©duit la portĂ©e de la thĂ©orie de LĂ©nine Ă une forme spĂ©cifique dâexpansion impĂ©rialiste, celle de lâimpĂ©rialisme dâinvestissement. Dans sa dĂ©finition de lâimpĂ©rialisme, LĂ©nine souligne le rĂŽle du capital financier et de lâoligarchie financiĂšre en tant que principaux moteurs de lâexpansion impĂ©rialiste, ainsi que le rĂŽle des exportations de capitaux qui en sont le moyen. Il dĂ©veloppe ici lâargument de Hobson selon lequel la principale caractĂ©ristique politique de lâimpĂ©rialisme moderne est la rivalitĂ© entre plusieurs empires, tandis que sa nouveautĂ© Ă©conomique consiste en la domination des intĂ©rĂȘts en matiĂšre de finance ou dâinvestissement sur les intĂ©rĂȘts commerciaux.
Cependant, Ă la diffĂ©rence du capital financier de Hobson, LĂ©nine utilise le concept marxiste de capital financier (Finanzkapital), tel que codifiĂ© par Rudolf Hilferding, qui fait rĂ©fĂ©rence Ă la fusion des monopoles industriels et bancaires. Il ne se contente donc pas dâĂ©voquer le rĂŽle clĂ© des intĂ©rĂȘts financiers, mais parle du stade le plus Ă©levĂ© de la monopolisation, lorsque les monopoles intrasectoriels (par exemple, dans le secteur bancaire ou manufacturier) commencent Ă fusionner Ă©galement entre les secteurs, Ă un niveau plus Ă©levĂ©.
De maniĂšre caractĂ©ristique, dans LâimpĂ©rialisme, ainsi que dans dâautres ouvrages Ă©crits pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, LĂ©nine utilise indiffĂ©remment les termes « impĂ©rialisme » et « époque du capital financier ». Le stade le plus rĂ©cent du capitalisme est le capitalisme monopolistique, et le capital financier est en quelque sorte le monopole des monopoles, dont la formation marque la transition du capitalisme vers un ordre socio-Ă©conomique supĂ©rieur. En dâautres termes, LĂ©nine a dĂ©signĂ© le capital financier comme lâexpression la plus claire de la monopolisation observable Ă son Ă©poque, tout en autorisant dâautres possibilitĂ©s.
Ajoutant Ă la dĂ©finition Ă©conomique de lâimpĂ©rialisme une analyse de sa place historique, LĂ©nine met en Ă©vidence quatre types de monopoles caractĂ©ristiques de lâĂ©poque impĂ©rialiste : les monopoles fondĂ©s sur la concentration de la production, lâaccĂšs exclusif aux matiĂšres premiĂšres, les monopoles bancaires et les monopoles territoriaux (ou « possession monopolistique de colonies »). Les puissances impĂ©rialistes pouvaient sâappuyer sur diffĂ©rentes combinaisons de ces Ă©lĂ©ments. Au milieu des annĂ©es 1910, lorsque le dĂ©veloppement de la banque universelle atteignait son apogĂ©e, la fusion des monopoles industriels et bancaires pouvait sembler la combinaison la plus avancĂ©e (comme câĂ©tait le cas pour LĂ©nine). Cependant, dâautres combinaisons Ă©taient Ă©galement possibles, par exemple la combinaison des matiĂšres premiĂšres et des monopoles territoriaux, qui, dans le cas de lâEmpire russe, compensait son manque de « puissance financiĂšre ».
Un raisonnement similaire peut ĂȘtre appliquĂ© Ă la question des exportations de capitaux, auxquelles LĂ©nine, Ă la suite de Hobson, accorde une importance particuliĂšre en tant que principal instrument de lâexpansion impĂ©rialiste. Le capital excĂ©dentaire accumulĂ© grĂące aux profits monopolistiques crĂ©e un dilemme pour le capitaliste : soit le partager avec les travailleurs et rĂ©duire ainsi la marge bĂ©nĂ©ficiaire (impossible sous le capitalisme, selon LĂ©nine), soit lâinvestir Ă lâĂ©tranger, dans des pays oĂč les coĂ»ts de production sont moins Ă©levĂ©s, ce qui nĂ©cessite des interventions politiques et militaires pour protĂ©ger les investissements. Des Ă©tudes rĂ©centes montrent que, contrairement Ă ce quâaffirment Hobson et LĂ©nine, les exportations de capitaux et lâexpansion territoriale ont divergĂ© et nâĂ©taient pas nĂ©cessairement liĂ©es. Les puissances impĂ©rialistes du dĂ©but du siĂšcle, comme la Grande-Bretagne, la France et lâAllemagne, rĂ©importaient les revenus des investissements Ă©trangers et nâĂ©taient pas des exportateurs, mais des importateurs de capitaux. Entre 1870 et 1900, pĂ©riode dĂ©crite par LĂ©nine comme le passage dâun capitalisme concurrentiel Ă un capitalisme monopolistique, la plupart des investissements Ă©trangers europĂ©ens sont allĂ©s dans les Ătats colonisateurs europĂ©ens du Nouveau Monde, et non dans les rĂ©gions tropicales oĂč des colonies officielles Ă©taient en cours de crĂ©ation.
Ăconomie et politique
En soulignant le retard du capitalisme russe, Dölek et Clarke se rĂ©fĂšrent non seulement aux indicateurs Ă©conomiques, mais aussi Ă lâĂ©tat gĂ©nĂ©ral de lâenvironnement institutionnel : les plus grandes entreprises russes sont contrĂŽlĂ©es par lâĂtat ; le capital accumulĂ© nâest pas rĂ©investi, mais accaparĂ© par des rentes dâinitiĂ©s ; lâenvironnement des affaires est instable ; lâĂtat de droit nâest pas garanti, etc. Le capitalisme russe est dysfonctionnel, corrompu et politisĂ©, et ne peut donc thĂ©oriquement pas viser lâexpansion impĂ©rialiste. Le pourrait-il ?
Qualifiant lâimpĂ©rialisme de stade suprĂȘme du capitalisme, LĂ©nine a cherchĂ© Ă montrer la nature capitaliste de la guerre impĂ©rialiste dans une polĂ©mique avec dâautres socialistes qui considĂ©raient lâimpĂ©rialisme comme une distorsion politique de la logique Ă©conomique inhĂ©rente au capitalisme : lâapprofondissement progressif de la division internationale du travail et de lâinterdĂ©pendance Ă©conomique, propice Ă la coexistence pacifique.
LĂ©nine a critiquĂ© ces tentatives de rĂ©duire la politique Ă lâĂ©conomie, les qualifiant de caricature du marxisme. En thĂ©orie, la rivalitĂ© impĂ©rialiste peut sâappuyer sur des moyens formellement pacifiques, comme lâachat de sources de matiĂšres premiĂšres ou dâentreprises concurrentes. En pratique, les impĂ©rialistes se tournent vers des mĂ©thodes politiques, voire criminelles. Par exemple, lâannexion de territoires facilite leur intĂ©gration Ă©conomique : pour un impĂ©rialiste, lâannexion permet « de corrompre plus facilement les fonctionnaires, dâobtenir des concessions, de faire passer des lĂ©gislations avantageuses, etc. » Le contenu de la rivalitĂ© impĂ©rialiste, la lutte pour le partage du monde, est indĂ©pendant de la forme particuliĂšre quâelle peut prendre, pacifique ou non.
Ă lâĂ©poque, les adversaires de LĂ©nine considĂ©raient lâimpĂ©rialisme comme purement politique et ne voyaient pas quâil Ă©tait ancrĂ© dans les conditions matĂ©rielles du capitalisme monopoliste. Aujourdâhui, les critiques du mythe de lâimpĂ©rialisme russe le traitent comme un phĂ©nomĂšne purement Ă©conomique, considĂ©rant lâenracinement politique du capitalisme russe comme une preuve de son retard. Ces deux arguments reposent sur la vision bourgeoise du politique et de lâĂ©conomique comme des domaines distincts existant indĂ©pendamment lâun de lâautre. Dans sa vision du capitalisme avancĂ©, Dölek et Clarke sâappuient implicitement sur la conception libĂ©rale du capitalisme qui va jusquâĂ Max Weber, qui a soulignĂ© que le capitalisme rationnel est indĂ©pendant de toute intervention politique et agit par des moyens formellement pacifiques.
Et pourtant, les lignes de plus en plus floues entre le grand capital et lâĂtat, lâacquisition forcĂ©e dâactifs, le contrĂŽle formel et informel de lâĂtat sur les grandes entreprises et lâextraction de rentes par des initiĂ©s, ainsi que dâautres exemples dâinterpĂ©nĂ©tration de lâĂ©conomie et de la politique dans la Russie contemporaine ne sont pas des anomalies du point de vue de la thĂ©orie de LĂ©nine. Comme dans le marxisme en gĂ©nĂ©ral, la violence nâest pas traitĂ©e comme quelque chose dâextĂ©rieur au capitalisme. En ce sens, le capitalisme jurassique russe nâest pas moins, mais au contraire peut-ĂȘtre plus « normal » que les variĂ©tĂ©s amĂ©ricaines ou ouest-europĂ©ennes que Dölek et Clarke semblent prendre comme point de dĂ©part.
AprÚs Lénine
La thĂ©orie de lâimpĂ©rialisme de LĂ©nine nâest manifestement pas le meilleur instrument pour dĂ©truire le mythe de lâimpĂ©rialisme russe. Mais est-elle utile pour comprendre lâimpĂ©rialisme contemporain, russe ou autre ? Pour rĂ©pondre Ă cette question, il convient de se tourner vers la sociologie historique de lâimpĂ©rialisme et du colonialisme. Les sociologues historiques considĂšrent lâimpĂ©rialisme comme une forme de domination impĂ©riale - une relation hiĂ©rarchique dans laquelle une mĂ©tropole domine une pĂ©riphĂ©rie en limitant sa souverainetĂ© pour obtenir des avantages Ă©conomiques, politiques, militaires ou autres.
Lâobjet de la domination impĂ©riale peut ĂȘtre un territoire spĂ©cifique que la mĂ©tropole incorpore Ă son territoire par annexion ou conquĂȘte, le transformant ainsi en province, ou qui est gouvernĂ© par un Ătat mandataire contrĂŽlĂ© par la mĂ©tropole, le transformant ainsi en colonie. Dans les deux cas, la pĂ©riphĂ©rie perd sa souverainetĂ©. Le concept dâempire est souvent associĂ© Ă la domination territoriale, quâil sâagisse des empires ottoman et russe, basĂ©s sur la terre ferme, ou de lâempire colonial britannique.
La mĂ©tropole peut Ă©galement dominer la pĂ©riphĂ©rie de maniĂšre informelle, sans limiter directement sa souverainetĂ©. Dans ce cas, lâobjet du contrĂŽle nâest pas un territoire, mais lâespace abstrait des intĂ©rĂȘts ou « sphĂšres dâinfluence ». En sociologie historique, le concept dâimpĂ©rialisme est principalement utilisĂ© pour dĂ©crire cette forme non territoriale de domination impĂ©riale.
Dans cette logique, le prototype de lâimpĂ©rialisme moderne peut ĂȘtre trouvĂ© dans les citĂ©s-Ătats du dĂ©but de lâĂ©poque moderne en Italie du Nord, qui sâefforçaient dâexercer une influence politique et diplomatique au-delĂ de leurs frontiĂšres afin de maintenir lâĂ©quilibre des pouvoirs et de protĂ©ger leurs intĂ©rĂȘts commerciaux, y compris en soutenant des dirigeants Ă©trangers favorables. Un autre exemple de domination impĂ©riale non territoriale est celui de lâempire portugais aux XVe et XVIe siĂšcles, qui a créé un rĂ©seau de forts et dâenclaves le long de la cĂŽte ouest-africaine, ainsi quâun systĂšme de plantations dâesclaves et dâexploitations miniĂšres le long du fleuve ZambĂšze. Jusquâau XIXe siĂšcle, les Portugais ont prĂ©fĂ©rĂ© le commerce et lâextraction de ressources Ă la conquĂȘte territoriale ; en ce sens, lâempire portugais ressemblait au modĂšle dâun empire Ă base militaire, un peu comme les Ătats-Unis aujourdâhui.
La domination impĂ©riale non territoriale du dĂ©but de lâĂšre moderne se poursuivait par le commerce, mais lâimpĂ©rialisme moderne a un programme plus ambitieux de contrĂŽle des sphĂšres dâinfluence, et il sâappuie sur un rĂ©pertoire de moyens plus diversifiĂ©. Il sâagit notamment de campagnes militaires Ă court terme, dâinterventions et dâopĂ©rations spĂ©ciales, du soutien militaire, diplomatique et Ă©conomique de rĂ©gimes despotiques pĂ©riphĂ©riques (comme le soutien des Ătats-Unis au Nicaragua dans les annĂ©es 1930), ainsi que de la coercition Ă©conomique par le biais dâĂ©changes inĂ©gaux, de la dĂ©pendance commerciale ou Ă lâĂ©gard de la dette et de sanctions Ă©conomiques. LâEmpire britannique et les Ătats-Unis sont considĂ©rĂ©s comme des cas paradigmatiques de lâimpĂ©rialisme moderne, mais leur histoire comporte des formes dâexpansion Ă la fois territoriales et non territoriales. Ainsi, lorsquâil a atteint le sommet de sa puissance, lâEmpire britannique a rĂ©ussi Ă combiner le colonialisme (territorial) et lâimpĂ©rialisme de libre-Ă©change (non territorial). Lâhistoire des Ătats-Unis au XXe siĂšcle est dominĂ©e par lâimpĂ©rialisme informel, mais elle a Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ©e par lâintĂ©gration Ă©conomique continentale et mĂȘme lâacquisition de colonies formelles Ă la suite de la guerre hispano-amĂ©ricaine de 1898.
LĂ©nine nâa pas fait de distinction entre les formes territoriales et non territoriales de domination impĂ©riale, le colonialisme et lâimpĂ©rialisme informel, les rĂ©unissant sous la rubrique gĂ©nĂ©rale de lâimpĂ©rialisme. Du point de vue de la sociologie historique contemporaine, sa thĂ©orie peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une tentative de relier deux formes modernes de domination impĂ©riale, lâune territoriale (le colonialisme) et lâautre non territoriale (lâimpĂ©rialisme), en soulignant leur cause fondamentale commune : le capitalisme monopolistique.
Comme lâa notĂ© Giovanni Arrighi, la formulation « lâimpĂ©rialisme, stade suprĂȘme du capitalisme » permet deux lectures. Dâune part, le terme « impĂ©rialisme » pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un autre nom pour le capitalisme monopoliste, puisque câest ce dernier que LĂ©nine appelle le stade suprĂȘme du capitalisme. Dâautre part, lâimpĂ©rialisme peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une consĂ©quence du capitalisme monopoliste, et donc comme un phĂ©nomĂšne empirique Ă part entiĂšre. Dans ce cas, la thĂšse centrale de la thĂ©orie de LĂ©nine serait que le passage du capitalisme concurrentiel au capitalisme monopoliste exclut la possibilitĂ© dâune concurrence pacifique et conduit inĂ©vitablement Ă un conflit dâĂtats capitalistes :
« LâĂ©poque du dernier stade du capitalisme nous montre que certaines relations entre associations capitalistes se dĂ©veloppent sur la base de la division Ă©conomique du monde, tandis que parallĂšlement et en liaison avec elle, certaines relations se dĂ©veloppent entre alliances politiques, entre Ătats, sur la base de la division territoriale du monde, de la lutte pour les colonies, de la »lutte pour les « sphĂšres dâinfluence »".
Dans lâoriginal russe, la derniĂšre partie de la citation ci-dessus se traduit littĂ©ralement par « la lutte pour le territoire Ă©conomique » (Đ±ĐŸŃŃба за Ń ĐŸĐ·ŃĐčŃŃĐČĐ”ĐœĐœŃŃ ŃĐ”ŃŃĐžŃĐŸŃĐžŃ). Dâun point de vue historique, LĂ©nine avait raison : la lutte pour un territoire Ă©conomique a effectivement fait partie du rĂ©pertoire des motifs des politiques expansionnistes entre 1870 et la PremiĂšre Guerre mondiale, lorsque, en observant le dĂ©veloppement industriel des Ătats-Unis, les Ă©lites politiques et Ă©conomiques de lâEurope continentale ont commencĂ© Ă prendre conscience de lâavantage Ă©conomique colossal de lâintĂ©gration territoriale. NĂ©anmoins, les motifs des politiques coloniales et impĂ©rialistes nâont jamais Ă©tĂ© Ă©puisĂ©s par des considĂ©rations purement Ă©conomiques et, inversement, les justifications Ă©conomiques de la lutte pour un territoire Ă©conomique nâont pas toujours Ă©tĂ© rĂ©alistes. Selon lâhistorien JĂŒrgen Osterhammel, le concept dâimpĂ©rialisme est plus large que celui de colonialisme, puisque lâimpĂ©rialisme implique la capacitĂ© de la mĂ©tropole Ă formuler ses intĂ©rĂȘts nationaux comme impĂ©riaux et Ă les poursuivre au-delĂ de ses frontiĂšres. Cette activitĂ© impĂ©riale peut inclure lâaccaparement de terres coloniales, mais les colonies, ou les territoires Ă©conomiques, ne sont pas importants en soi, mais plutĂŽt en tant que jetons potentiels dans les nĂ©gociations impĂ©rialistes : ils peuvent ĂȘtre sacrifiĂ©s Ă dâautres fins de la politique impĂ©riale.
Cette approche est cohĂ©rente avec la conception de LĂ©nine de la rivalitĂ© impĂ©rialiste, dont les objectifs ne sont pas rĂ©ductibles Ă lâaccaparement des terres et dont les moyens sont plus larges quâune « annexion Ă©conomique » formellement pacifique. Le territoire Ă©conomique, tout comme les sphĂšres dâinfluence, est un cas spĂ©cifique de la lutte pour diviser le monde, qui peut ĂȘtre pacifique ou non. Cependant, cette lutte nâest pas extĂ©rieure au capitalisme, mais se dĂ©veloppe sur son sol ; lorsque le capitalisme devient monopolistique, le conflit impĂ©rialiste - et finalement la guerre - devient une caractĂ©ristique structurelle du systĂšme interĂ©tatique.
Impérialisme et démocratie
La lecture courante de la thĂ©orie de LĂ©nine considĂšre les monopoles comme le moteur de lâexpansion impĂ©rialiste : aprĂšs sâĂȘtre emparĂ©s des marchĂ©s nationaux, ils sâefforcent dâaller au-delĂ des frontiĂšres politiques de leurs pays, ce qui oblige les Ătats Ă soutenir cette expansion et Ă protĂ©ger les intĂ©rĂȘts des capitalistes Ă lâĂ©tranger. Mais la notion de monopole telle que la conçoit LĂ©nine est diffĂ©rente du sens Ă©conomique Ă©troit de lâabsence de concurrence ; ce que lâon entend par monopole est plutĂŽt une situation dans laquelle lâun des concurrents, quâil sâagisse dâentreprises ou dâĂtats, dispose dâun avantage substantiel par rapport Ă tous les autres. Câest prĂ©cisĂ©ment un tel dĂ©sĂ©quilibre que lâon retrouve dans le fragment citĂ© plus haut, oĂč LĂ©nine affirme que lâĂ©tendue territoriale et la puissance militaire de lâEmpire russe pouvaient compenser son sous-dĂ©veloppement relatif en matiĂšre de capital financier.
Puisque le capitalisme monopoliste reste inĂ©gal et inĂ©galitaire, il donnera constamment lieu Ă de telles asymĂ©tries, crĂ©ant les conditions structurelles dâune expansion impĂ©rialiste qui peut se transformer en guerre. La concentration du pouvoir Ă©conomique, câest-Ă -dire la formation de monopoles au sens Ă©conomique strict, sâaccompagne de la concentration du pouvoir politique. Ainsi, un sujet obtient un avantage Ă©crasant sur les autres, quâil sâagisse dâune sociĂ©tĂ© capitaliste bien dotĂ©e en ressources de lobbying ou dâune dictature pĂ©riphĂ©rique qui a capturĂ© les grandes entreprises nationales.
Ă leur tour, les bĂ©nĂ©ficiaires des monopoles politiques et Ă©conomiques (les Ă©lites dirigeantes des « grandes » puissances ou des puissances qui ne font que prĂ©tendre Ă la « grandeur ») sâefforceront de convertir cet avantage relatif et souvent temporaire en une relation de domination Ă long terme, assumant le rĂŽle du centre impĂ©rial qui domine la pĂ©riphĂ©rie. Les formes spĂ©cifiques de domination impĂ©riale, territoriale ou informelle (non territoriale), peuvent ĂȘtre combinĂ©es ou se substituer lâune Ă lâautre en fonction des circonstances, et lâinitiative des politiques impĂ©rialistes peut venir du monde des affaires comme de lâĂ©lite politique ; en fin de compte, une expansion impĂ©rialiste rĂ©ussie nĂ©cessitera une certaine forme de coopĂ©ration entre lâĂtat et le capital. Immanuel Wallerstein a fait remarquer un jour que « lâobjectif premier de tout »bourgeois« est de devenir un »aristocrate«  », cherchant à « accumuler du capital non pas par le biais du profit mais par celui de la rente ». De mĂȘme, lâobjectif premier de tout monopoleur est de devenir un impĂ©rialiste.
Il est difficile dâexpliquer lâinvasion russe de lâUkraine comme une simple extension de lâimpĂ©rialisme dâinvestissement (selon Clarke et Annis, le capital russe nâĂ©tait pas dominant en Ukraine). Cependant, la Russie disposait dâun avantage Ă©crasant en termes de potentiel Ă©conomique et militaire, rendant possible lâimpĂ©rialisme informel par la coercition Ă©conomique (en particulier pendant les « guerres du gaz » des annĂ©es 2000), et depuis 2014, par des interventions militaires.
LâopĂ©ration militaire dite spĂ©ciale Ă©tait censĂ©e ĂȘtre une intervention impĂ©rialiste au sens strict, une tentative de changement de rĂ©gime forcĂ© sans avoir lâambition de capturer et de contrĂŽler directement un territoire. En avril 2022, aprĂšs lâĂ©chec du plan initial de capture de Kiev et de dĂ©faite de lâarmĂ©e ukrainienne, lâobjectif de lâ« opĂ©ration militaire spĂ©ciale » a Ă©tĂ© redĂ©fini comme la prise de contrĂŽle de la rĂ©gion du Donbass. La logique territoriale prend tout son sens en septembre 2022, aprĂšs le succĂšs de la contre-offensive ukrainienne dans la rĂ©gion de Kharkiv, lorsque le Kremlin dĂ©clare lâannexion des oblasts de Louhansk, Donetsk, Zaporizhzhia et Kherson. ParallĂšlement, pendant toute la durĂ©e de lâ« opĂ©ration militaire spĂ©ciale », les dirigeants politico-militaires russes nâont jamais cessĂ© dâessayer dâutiliser leur contrĂŽle sur certaines parties du territoire ukrainien dans le processus de nĂ©gociation avec lâUkraine et ses alliĂ©s occidentaux : depuis le retrait de lâarmĂ©e russe des oblasts de Kiev, Tchernihiv et Sumy, lâabandon de Kherson, jusquâĂ lâeffort de lobbying explicite dans lâintĂ©rĂȘt de la Banque agricole russe (Rosselkhozbank) dans le cadre de lâ« accord sur les cĂ©rĂ©ales ». En ce sens, les acquisitions territoriales de la Russie, quâon les considĂšre ou non comme des colonies, sont et resteront Ă peine plus que des Ă©lĂ©ments de la nĂ©gociation impĂ©rialiste, malgrĂ© les fantasmes des irrĂ©dentistes russes.
Lâune des principales contradictions du rĂ©gime politique russe est sa dĂ©pendance Ă lâĂ©gard dâune combinaison de dĂ©mobilisation des masses et de lĂ©gitimation dĂ©mocratique, qui rend dangereuse toute action collective, mĂȘme de la part de ses propres alliĂ©s idĂ©ologiques. Les rĂ©centes vagues de rĂ©pression Ă lâencontre de certaines voix favorables Ă la guerre et exprimant la dĂ©ception de lâopinion publique Ă lâĂ©gard de lâĂ©volution de la situation sur la ligne de front en tĂ©moignent. Du point de vue de la thĂ©orie de LĂ©nine, le caractĂšre antidĂ©mocratique du pouvoir politique russe est la continuation de lâimpĂ©rialisme dans la politique intĂ©rieure : le passage au capitalisme monopoliste dans lâĂ©conomie va de pair avec la rĂ©action politique. Dans les articles rĂ©digĂ©s pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, LĂ©nine qualifie lâimpĂ©rialisme de nĂ©gation de la dĂ©mocratie, invoquant le sens originel du concept dâimpĂ©rialisme, qui remonte aux guerres napolĂ©oniennes et se rĂ©fĂšre au despotisme militaire. La guerre impĂ©rialiste, selon LĂ©nine, est une triple nĂ©gation de la dĂ©mocratie : « a. toute guerre remplace les »droits« par la violence ; b. lâimpĂ©rialisme en tant que tel est la nĂ©gation de la dĂ©mocratie ; c. la guerre impĂ©rialiste assimile totalement la rĂ©publique Ă la monarchie ».
La vision du rĂ©gime de Poutine avancĂ©e par certaines forces de gauche, en tant que rĂ©gime rĂ©sistant Ă lâimpĂ©rialisme occidental, passe complĂštement Ă cĂŽtĂ© de la dimension domestique de lâimpĂ©rialisme russe. Les partisans de cette vision opposent souvent les considĂ©rations sĂ©curitaires (selon lâinterprĂ©tation de Poutine) au programme anti-guerre de lâopposition dĂ©mocratique russe, reprĂ©sentant cette derniĂšre comme une classe moyenne urbaine politiquement naĂŻve. En mettant entre parenthĂšses le caractĂšre despotique du pouvoir de Poutine, ses sympathisants de gauche reproduisent le paradigme de la guerre froide, de sorte que la critique du camp impĂ©rialiste nâest possible que du point de vue de lâautre camp qui est plus, et non pas moins, rĂ©actionnaire que ses adversaires gĂ©opolitiques. Dans son analyse de lâimpĂ©rialisme, LĂ©nine met en garde contre une telle erreur :
« Il est fondamentalement erronĂ©, non marxiste et non scientifique de distinguer la »politique Ă©trangĂšre« de la politique en gĂ©nĂ©ral, et encore moins dâopposer la politique Ă©trangĂšre Ă la politique intĂ©rieure. Tant en politique Ă©trangĂšre quâen politique intĂ©rieure, lâimpĂ©rialisme sâefforce de violer la dĂ©mocratie, de sâorienter vers la rĂ©action. En ce sens, lâimpĂ©rialisme est incontestablement la »nĂ©gation« de la dĂ©mocratie en gĂ©nĂ©ral, de toute dĂ©mocratie, et pas seulement de lâune de ses exigences, lâautodĂ©termination nationale »
Cette formulation contient une mise en garde contre un soutien aveugle au nationalisme ukrainien. LâimpĂ©rialisme nie la dĂ©mocratie en gĂ©nĂ©ral, et pas seulement lâautodĂ©termination nationale, et lâobjectif final de la guerre de Poutine nâest pas la destruction de lâidentitĂ© ukrainienne, mais celle de la dĂ©mocratie ukrainienne. La deuxiĂšme ligne de front de cette guerre se trouve en Russie.
Pourquoi lâagression russe en Ukraine est-elle impĂ©rialiste ? Comment peut-on lâinterprĂ©ter sur la base de lâanalyse de lâimpĂ©rialisme de LĂ©nine et en quoi ces interprĂ©tations diffĂšrent-elles ? Le chercheur en sciences sociales Anatoly Kropivnitskyi se penche sur lâĂ©conomie politique des empires.
Lâinvasion russe de lâUkraine a divisĂ© la gauche internationale. Cette division sâest avĂ©rĂ©e moins profonde quâen 2014, lorsque certaines organisations et certains militants de gauche ont soutenu la dĂ©claration des rĂ©publiques populaires de Donetsk et de Louhansk, considĂ©rant le conflit du Donbass comme un soulĂšvement populaire. Mais le 24 fĂ©vrier 2022, ce sont les troupes russes qui ont franchi la frontiĂšre ukrainienne, et non lâinverse. Ayant envahi lâUkraine, Poutine a privĂ© ses partisans de gauche de la possibilitĂ© de dĂ©battre du fait de lâagression - par consĂ©quent, ce qui est discutĂ© aujourdâhui nâest pas lâinvasion, mais ses causes possibles. Ainsi, certains commentateurs insistent sur le fait que la Russie a Ă©tĂ© contrainte de lancer son « opĂ©ration militaire spĂ©ciale » et quâelle est, en fait, engagĂ©e dans une guerre dĂ©fensive contre les Ătats-Unis et lâOTAN sur le territoire ukrainien.
Cette thĂšse est parfois Ă©tayĂ©e par des rĂ©fĂ©rences Ă la thĂ©orie de lâimpĂ©rialisme de LĂ©nine. LâĂtat russe nâest pas dĂ©crit comme un camp dans un conflit impĂ©rialiste, mais comme une puissance qui rĂ©siste Ă lâimpĂ©rialisme et qui est substantiellement diffĂ©rente des puissances impĂ©riales. MĂȘme lorsquâils condamnent lâagression de Poutine, les partisans de cette thĂ©orie insistent sur le fait que la FĂ©dĂ©ration de Russie nâest pas un Ătat impĂ©rialiste et que, par consĂ©quent, une critique de gauche devrait se concentrer sur les « vrais » impĂ©rialistes, Ă savoir le bloc de lâOTAN dirigĂ© par les Ătats-Unis.
Câest prĂ©cisĂ©ment cet argument qui a Ă©tĂ© invoquĂ© par certains mĂ©dias des forces de gauche dans les premiers jours de la guerre. Par exemple, le 7 mars 2022, Arkansas Worker a publiĂ© un article de Gary Wilson soutenant que la Russie ne peut pas ĂȘtre une puissance impĂ©rialiste en raison de son Ă©conomie semi-coloniale, basĂ©e sur lâexportation de ressources naturelles. Wilson compare la Russie au Mexique : les deux pays sont capitalistes, leurs Ă©conomies sont comparables en taille, cependant aucun ne peut ĂȘtre traitĂ© comme impĂ©rialiste. Au contraire, comme la plupart des pays capitalistes, ils sont « exploitĂ©s par lâimpĂ©rialisme, par le capital financier ». MĂȘme si, selon Wilson, Poutine ne peut pas ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un dirigeant anti-impĂ©rialiste, « lâopĂ©ration militaire russe visant à  »dĂ©militariser et dĂ©nazifier« lâUkraine et Ă reconnaĂźtre la RĂ©publique populaire de Donetsk et la RĂ©publique populaire de Louhansk est un mouvement contre lâimpĂ©rialisme, lâimpĂ©rialisme amĂ©ricain et lâimpĂ©rialisme de lâOTAN. »
En avril 2022, David North, rĂ©dacteur en chef du World Socialist Web Site, a publiĂ© sa correspondance avec un socialiste anonyme de Russie. Condamnant lâinvasion de lâUkraine comme « une rĂ©ponse dĂ©sespĂ©rĂ©e et essentiellement rĂ©actionnaire Ă la pression incessante et croissante exercĂ©e par les Ătats-Unis et lâOTAN sur la Russie », North souligne que la guerre Russie-Ukraine sert les intĂ©rĂȘts de lâimpĂ©rialisme amĂ©ricain dont lâobjectif est de dĂ©truire la Russie en tant quâobstacle Ă ses ambitions mondiales, afin de prendre le contrĂŽle de ses armes nuclĂ©aires, et de faire ensuite la mĂȘme chose avec la Chine. La Russie et la Chine, les deux pays qui ont connu des rĂ©volutions sociales et qui peuvent mener une politique Ă©trangĂšre indĂ©pendante des Ătats-Unis, sont traitĂ©s exclusivement comme des objets de lâagression impĂ©rialiste, mais jamais comme ses sujets.
Le correspondant russe de North dĂ©veloppe cette logique plus avant, en soutenant que lâinvasion russe en Ukraine ne peut ĂȘtre traitĂ©e comme un « acte impĂ©rialiste [...] une action menĂ©e par une puissance capitaliste afin dâĂ©tendre son pouvoir Ă©conomique, financier et militaire, cherchant Ă rediviser le monde dans de nouvelles conditions dâexistence. » La bourgeoisie russe ne tente pas de sortir de sa niche au sein de la division internationale du travail, car il nâexiste pas dans le pays de capital financier dĂ©veloppĂ© qui serait prĂȘt Ă sâĂ©tendre Ă la recherche de nouveaux dĂ©bouchĂ©s dâinvestissement Ă lâĂ©tranger. Le socialiste anonyme pense que les politiques de la Russie ne sont pas impĂ©rialistes, mĂȘme Ă lâĂ©gard de ses voisins les plus proches, le Belarus et le Kazakhstan. Pour devenir une puissance impĂ©rialiste, la Russie doit Ă©voluer vers une dictature fasciste basĂ©e sur la mobilisation, ce qui, de lâavis de lâauteur, est un scĂ©nario peu probable.
Mythe et rĂ©alitĂ© de lâimpĂ©rialisme russe
Ces arguments en reviennent aux discussions sur la question de savoir si la Russie est un Ătat impĂ©rialiste, qui ont commencĂ© aprĂšs lâintervention de la Russie dans la crise politique ukrainienne en 2014. Ceux qui niaient le caractĂšre impĂ©rialiste de la FĂ©dĂ©ration de Russie sâappuyaient soit sur des observations empiriques, soit sur leurs propres interprĂ©tations de la thĂ©orie de lâimpĂ©rialisme de LĂ©nine. Un exemple de la premiĂšre approche se trouve dans lâarticle de 2016 de Radhika Desai, Alan Freeman et Boris Kagarlitsky, oĂč ils affirmaient que, bien que la bourgeoisie russe puisse trĂšs bien essayer de rĂ©aliser son ambition expansionniste en utilisant lâĂtat, de tels projets se heurteront inĂ©vitablement Ă des contraintes objectives : principalement la faiblesse de lâĂtat lui-mĂȘme. DouziĂšme Ă©conomie mondiale en termes de PIB, avec beaucoup moins de bases militaires que lâOTAN, la Russie en 2016 nâĂ©tait guĂšre capable dâune expansion impĂ©rialiste, qui aurait en outre exacerbĂ© les risques dâinstabilitĂ© politique intĂ©rieure.
Un exemple de lâautre approche est une sĂ©rie dâarticles publiĂ©s par Roger Annis et Renfrey Clarke, consacrĂ©s Ă une critique du « mythe de lâimpĂ©rialisme russe » sur la base de la thĂ©orie de LĂ©nine. Selon Annis et Clarke, cette thĂ©orie reste valable Ă ce jour, bien quâavec deux mises en garde importantes. PremiĂšrement, les colonies officielles ont Ă©tĂ© remplacĂ©es par le systĂšme des institutions financiĂšres internationales (le FMI, la Banque mondiale et lâOMC), principaux agents de lâoppression Ă©conomique dans le « monde en dĂ©veloppement ». DeuxiĂšmement, les guerres inter-impĂ©rialistes ont Ă©tĂ© remplacĂ©es par des alliances militaires telles que lâOTAN, ciblant la pĂ©riphĂ©rie opprimĂ©e. Par rapport aux Ătats-Unis, Ă lâEurope occidentale, au Canada, au Japon et Ă lâAustralie, la Russie est un pays Ă lâindustrie faible, Ă la productivitĂ© du travail basse et au capital financier sous-dĂ©veloppĂ©. Elle contribue « peu directement Ă la quintessence de lâactivitĂ© impĂ©rialiste, Ă savoir lâexportation de capitaux vers la pĂ©riphĂ©rie et lâextraction de profits de la main-dâĆuvre et des ressources des pays en dĂ©veloppement ». LâĂ©conomie russe dĂ©pend de lâexportation de ressources Ă©nergĂ©tiques. La Russie ne sâengage pas dans un commerce extensif avec les pays pĂ©riphĂ©riques et ne tire pas suffisamment de bĂ©nĂ©fices dâun Ă©change inĂ©gal. Il nây a pas dâexcĂšs de capitaux dans le pays, et une grande partie des investissements directs Ă©trangers se dirigent vers les pays dâEurope occidentale ou vers des juridictions offshore. Ces investissements sont soit destinĂ©s Ă lâĂ©vasion fiscale et au blanchiment dâargent, soit rĂ©investis en Russie par lâintermĂ©diaire dâentitĂ©s Ă©trangĂšres. Les possibilitĂ©s dâinvestissement en Russie sont loin dâĂȘtre Ă©puisĂ©es, et il nây a donc pas de nĂ©cessitĂ© structurelle pour lâexpansion capitaliste Ă lâĂ©tranger que LĂ©nine prend comme point de dĂ©part de son analyse. Par consĂ©quent, la Russie, comme lâInde ou le BrĂ©sil, nâest pas une puissance impĂ©rialiste, et son utilisation de la force militaire pour intervenir dans la politique dâautres pays ne la rend pas impĂ©rialiste en soi. Au contraire, puisque les intĂ©rĂȘts de la Russie sont systĂ©matiquement ignorĂ©s par les puissances impĂ©rialistes, comme câest le cas avec lâexpansion de lâOTAN vers lâEst, la Russie est plutĂŽt une victime de lâimpĂ©rialisme.
Levent Dölek, le vice-prĂ©sident du DIP, le Parti des travailleurs rĂ©volutionnaires de Turquie, arrive Ă des conclusions similaires. En octobre 2018, il a publiĂ© un article prĂ©disant une guerre impĂ©rialiste entre des Ătats-Unis et lâOTAN contre la Russie et la Chine. Comme Annis et Clarke, Dölek sâappuie sur la dĂ©finition de lâimpĂ©rialisme de LĂ©nine et souligne que dans les pays impĂ©rialistes, les exportations de capitaux dominent les exportations de marchandises. Au contraire, la Chine et la Russie sont des importateurs nets de capitaux et des exportateurs de matiĂšres premiĂšres : Le commerce de la Chine est dominĂ© par les exportations de produits industriels, celui de la Russie par les ressources Ă©nergĂ©tiques. Les plus grandes entreprises de Russie et de Chine sont contrĂŽlĂ©es par lâĂtat, ce qui, selon M. Dölek, est incompatible avec les « tendances classiques du capital financier ». Cela signifie que les deux pays ne disposent pas des bases Ă©conomiques nĂ©cessaires Ă lâexpansion impĂ©rialiste et que, bien que leurs rĂ©gimes au pouvoir ne mĂ©ritent pas la sympathie de la gauche, ils peuvent au moins rĂ©sister au « vĂ©ritable » impĂ©rialisme, mĂȘme sâils ne peuvent pas le vaincre.
Clarke et Dölek font partie des critiques les plus cohĂ©rentes du « mythe de lâimpĂ©rialisme russe ». Selon Clarke et son co-auteur David Holmes, le retrait des troupes russes du territoire ukrainien jusquâaux frontiĂšres du 24 fĂ©vrier 2022 et les nĂ©gociations sur le statut de la CrimĂ©e et du Donbass Ă©quivaudraient à « une concession massive et non forcĂ©e au capital mondial », tandis que la dĂ©faite du rĂ©gime de Poutine conduirait soit Ă la reprise de la dĂ©pendance de la Russie Ă lâĂ©gard de lâOccident, comme dans les annĂ©es du rĂšgne dâEltsine, soit Ă lâeffondrement de lâĂtat. M. Dölek va encore plus loin : La victoire de la Russie en Ukraine serait une victoire sur lâOTAN et porterait un coup massif Ă la bourgeoisie mondiale, dĂ©clenchant une amĂ©lioration des conditions de vie de la classe ouvriĂšre dans le monde entier, non seulement dans la pĂ©riphĂ©rie, mais aussi dans les centres impĂ©rialistes. Ă lâinverse, la dĂ©faite de la Russie entraĂźnera lâĂ©mergence dâun rĂ©gime oligarchique semblable Ă celui des annĂ©es Eltsine, et le pays dĂ©gĂ©nĂ©rera en une semi-colonie, compte tenu de la faiblesse du prolĂ©tariat russe.
LâimpĂ©rialisme de la Russie tsariste
Cette argumentation est loin dâĂȘtre exempte de problĂšmes. Tout dâabord, comme le montre lâanalyse de la Russie tsariste par LĂ©nine lui-mĂȘme, la position pĂ©riphĂ©rique dâun Ătat dans la division internationale du travail nâexclut pas la possibilitĂ© de mener des politiques impĂ©rialistes. Clarke et Dölek Ă©vitent dâaborder cette question en insistant sur le fait quâil existe une diffĂ©rence qualitative entre lâEmpire russe et lâimpĂ©rialisme moderne, dont LĂ©nine a dĂ©crit la naissance.
Clarke et Annis affirment que « LĂ©nine considĂ©rait la Russie de lâĂ©poque prĂ©rĂ©volutionnaire » comme un exemple dâimpĂ©rialisme prĂ©moderne, « fĂ©odal-dynastique traditionnel et mercantile, basĂ© sur lâextraction des rentes paysannes et des profits des marchands », qui lâunissait Ă lâAutriche-Hongrie et Ă lâEmpire ottoman, et la distinguait des pays de lâ« impĂ©rialisme financier-industriel moderne » avancĂ©, comme lâAngleterre, la France, lâAllemagne et les Ătats-Unis. De mĂȘme, Dölek se tourne vers la brochure Socialisme et guerre, dans laquelle LĂ©nine Ă©crit que « en Russie, lâimpĂ©rialisme capitaliste du dernier type sâest pleinement rĂ©vĂ©lĂ© dans la politique du tsarisme Ă lâĂ©gard de la Perse, de la Mandchourie et de la Mongolie ; mais, en gĂ©nĂ©ral, câest lâimpĂ©rialisme militaire et fĂ©odal qui prĂ©domine en Russie ». Ainsi, Dölek peut conclure que lâEmpire russe Ă©tait plus proche des empires prĂ©capitalistes des Habsbourg et des Ottomans, qui ont Ă©tĂ© instrumentalisĂ©s par les « vrais » impĂ©rialistes.
Si Dölek, Clarke et Annis sâinvestissent autant dans lâinterprĂ©tation de lâimpĂ©rialisme par LĂ©nine, ce nâest pas seulement parce quâils respectent la lettre de la thĂ©orie : ils veulent aussi souligner la rupture historique qui sĂ©pare prĂ©tendument lâimpĂ©rialisme moderne de ses formes antĂ©rieures. Selon eux, lorsque LĂ©nine a Ă©crit sur lâimpĂ©rialisme de la Russie tsariste en 1914, il ne pouvait lâinvoquer que comme un vestige du passĂ© (Clarke et Annis), ou signifier le rĂŽle subalterne de la Russie dans la rivalitĂ© entre les « vrais » impĂ©rialistes (Dölek). Cependant, la Russie post-soviĂ©tique ne peut ĂȘtre qualifiĂ©e dâimpĂ©rialiste en raison de sa position pĂ©riphĂ©rique dans la division internationale du travail et de la faiblesse de son capital financier.
Cette interprĂ©tation de LĂ©nine est-elle correcte ? Dans les textes Ă©crits en 1915-1916, pendant la prĂ©paration de LâimpĂ©rialisme, stade suprĂȘme du capitalisme, sur lesquels sâappuient Clarke et Dölek, LĂ©nine traite la Russie tsariste comme lâune des puissances impĂ©rialistes, bien quâil concĂšde quâil sâagit dâune puissance relativement arriĂ©rĂ©e. En aoĂ»t 1915, LĂ©nine Ă©crit : « Le monde a Ă©tĂ© dĂ©coupĂ© par une poignĂ©e de grandes puissances, câest-Ă -dire des puissances qui ont rĂ©ussi Ă piller et Ă opprimer les nations », faisant rĂ©fĂ©rence Ă la Grande-Bretagne, Ă la France, Ă la Russie et Ă lâAllemagne. Dans lâarticle de 1916, il parle de « la rivalitĂ© la plus amĂšre » entre des « pillards impĂ©rialistes extrĂȘmement puissants », dĂ©signant la Russie au mĂȘme titre que la Grande-Bretagne et lâAllemagne. Au dĂ©but de la mĂȘme annĂ©e, il place la Russie aux cĂŽtĂ©s des « anciennes puissances pillardes », la Grande-Bretagne et la France, plutĂŽt que de lâAutriche-Hongrie « fĂ©odale-dynastique » et de lâEmpire ottoman : « Cette guerre est menĂ©e pour lâhĂ©gĂ©monie mondiale, câest-Ă -dire pour une nouvelle oppression des nations faibles, pour une autre division du monde, la division des colonies, des sphĂšres dâinfluence, etc. Enfin, dans Socialisme et guerre, LĂ©nine traite la Russie comme lâune des six »soi-disant âgrandesâ puissances (câest-Ă -dire celles qui ont rĂ©ussi un grand pillage)", dont la rivalitĂ© est spĂ©cifique Ă lâimpĂ©rialisme moderne (outre la Russie, la liste comprend la Grande-Bretagne, la France, lâAllemagne, les Ătats-Unis et le Japon). Un point similaire est soulevĂ© dans Imperialism.
Un développement inégal
Les textes de LĂ©nine montrent que lâEmpire russe est une entitĂ© contradictoire : son « impĂ©rialisme du dernier type » coexiste avec un retard Ă©conomique. RĂ©sumant ses arguments sur la division capitaliste du monde, LĂ©nine Ă©crit :
« Quelle que soit la force du processus de nivellement du monde, dâĂ©galisation des conditions Ă©conomiques et de vie dans les diffĂ©rents pays, qui sâest produit au cours des derniĂšres dĂ©cennies sous la pression de la grande industrie, du capital dâĂ©change et du capital financier, des diffĂ©rences considĂ©rables subsistent encore ; et parmi les six pays mentionnĂ©s, nous voyons, premiĂšrement, de jeunes pays capitalistes (AmĂ©rique, Allemagne, Japon) dont les progrĂšs ont Ă©tĂ© extraordinairement rapides ; deuxiĂšmement, des pays au dĂ©veloppement capitaliste ancien (France et Grande-Bretagne), dont les progrĂšs ont Ă©tĂ© derniĂšrement beaucoup plus lents que ceux des pays mentionnĂ©s prĂ©cĂ©demment, et troisiĂšmement, un pays trĂšs en retard Ă©conomiquement (Russie), oĂč lâimpĂ©rialisme capitaliste moderne est enchevĂȘtrĂ©, pour ainsi dire, dans un rĂ©seau particuliĂšrement Ă©troit de relations prĂ©capitalistes »
La thĂšse du dĂ©veloppement inĂ©gal du capitalisme a Ă©tĂ© explicitement formulĂ©e pour la premiĂšre fois par Trotsky, mais câest LĂ©nine qui lâa introduite dans la thĂ©orie de lâimpĂ©rialisme. Dans LâimpĂ©rialisme, LĂ©nine parle de lâinĂ©galitĂ© de lâexpansion des chemins de fer, de la rĂ©partition des possessions coloniales, du rythme du dĂ©veloppement Ă©conomique dans les diffĂ©rents pays, des formes de dĂ©pendance entre les Ătats, etc. Cela se traduit par une inĂ©galitĂ© entre les « grandes puissances » et le reste du monde (colonies et semi-colonies), ainsi quâentre les « grandes puissances » elles-mĂȘmes, dans la mesure oĂč leurs niveaux de dĂ©veloppement Ă©conomique diffĂšrent Ă©galement. Enfin, comme le montre le cas de la Russie, le dĂ©veloppement capitaliste interne des diffĂ©rentes « grandes puissances » est Ă©galement inĂ©gal.
MalgrĂ© les inĂ©galitĂ©s internes du dĂ©veloppement du capitalisme en Russie, LĂ©nine traite sans Ă©quivoque lâEmpire russe comme une partie de la rivalitĂ© inter-impĂ©rialiste, ou « la compĂ©tition entre plusieurs impĂ©rialismes », quâil considĂšre comme la caractĂ©ristique politique clĂ© de lâimpĂ©rialisme moderne. LĂ©nine oppose cet impĂ©rialisme moderne non pas aux empires prĂ©capitalistes, mais Ă la pĂ©riode comprise entre les annĂ©es 1840 et 1860, qui fut celle du « dĂ©veloppement du capitalisme prĂ©monopolistique, du capitalisme dans lequel la libre concurrence Ă©tait prĂ©dominante » et de la domination de la Grande-Bretagne en tant que fournisseur monopolistique de produits manufacturĂ©s et puissance coloniale la plus riche.
Cette pĂ©riode sâest achevĂ©e par la crise de 1873, qui a marquĂ© le dĂ©but dâune transition de trente ans vers le capitalisme monopolistique. La fusion des monopoles industriels et bancaires a donnĂ© naissance au capital financier et la lutte pour le partage du monde sâest intensifiĂ©e. Le monopole industriel britannique ne pouvait plus rester incontestĂ©. Dans lâarticle de 1916, LĂ©nine dĂ©veloppe son idĂ©e :
« Le dernier tiers du XIXe siĂšcle a vu la transition vers la nouvelle Ăšre impĂ©rialiste. Le capital financier, non pas dâune, mais de plusieurs, bien que trĂšs peu nombreuses, grandes puissances, jouit dâun monopole. (Au Japon et en Russie, le monopole de la puissance militaire, de vastes territoires ou de facilitĂ©s spĂ©ciales pour voler les nationalitĂ©s minoritaires, la Chine, etc., complĂšte en partie, et remplace en partie, le monopole du capital financier moderne). Cette diffĂ©rence explique pourquoi la position monopolistique de lâAngleterre a pu rester incontestĂ©e pendant des dĂ©cennies. Le monopole du capital financier moderne est frĂ©nĂ©tiquement remis en question ; lâĂšre des guerres impĂ©rialistes a commencé »
La Russie tsariste Ă©tait incontestablement partie prenante de la rivalitĂ© inter-impĂ©rialiste. Bien que le dĂ©veloppement incomplet et inĂ©gal de son capital financier ait empĂȘchĂ© de la classer parmi les pays « financiĂšrement riches », il a Ă©tĂ© compensĂ© par lâexpansion territoriale et la force militaire.
Les étapes du capitalisme
Comme nous lâavons vu plus haut, Clarke et Dölek tentent de dĂ©voiler le mythe de lâimpĂ©rialisme russe en montrant que le capitalisme dans la Russie dâaujourdâhui ne peut pas ĂȘtre qualifiĂ© dâavancĂ©. Si lâimpĂ©rialisme est effectivement le stade le plus Ă©levĂ© du capitalisme, alors le capitalisme russe contemporain se situe bien en deçà de ce stade, quâil soit Ă©valuĂ© en fonction des investissements en capital fixe, du PIB par habitant ou de toute autre mesure conventionnelle. Mais est-il correct dâidentifier le stade le plus Ă©levĂ© du capitalisme avec le niveau de dĂ©veloppement capitaliste dans un pays donné ?
LĂ©nine dit clairement que le stade le plus Ă©levĂ© du capitalisme doit ĂȘtre compris comme celui oĂč la production atteint une telle Ă©chelle que la libertĂ© de concurrence est remplacĂ©e par le monopole. Câest, selon LĂ©nine, « lâessence Ă©conomique de lâimpĂ©rialisme ». Il convient ici de revenir sur la thĂšse du dĂ©veloppement inĂ©gal. Dans sa polĂ©mique contre Kautsky, LĂ©nine rappelle que la domination du capital financier, caractĂ©ristique de lâĂ©poque impĂ©rialiste, nâattĂ©nue pas, mais, au contraire, accroĂźt « les inĂ©galitĂ©s et les contradictions inhĂ©rentes Ă lâĂ©conomie mondiale. » Cet argument montre dĂ©jĂ clairement que, lorsquâil parle du stade suprĂȘme du capitalisme, LĂ©nine ne se rĂ©fĂšre pas Ă des pays individuels et Ă leur niveau particulier de dĂ©veloppement Ă©conomique, mais Ă lâensemble du systĂšme de relations Ă©conomiques qui englobe le monde entier. LâimpĂ©rialisme nâest rien dâautre que le rĂ©sultat de ce processus dâintĂ©gration Ă©conomique internationale.
Comme lâĂ©crit LĂ©nine, le territoire de la terre est dĂ©jĂ partagĂ© entre les plus grands pays capitalistes, câest-Ă -dire quâil est dĂ©jĂ impliquĂ© dans le processus dâaccumulation capitaliste, mĂȘme si ce nâest quâen tant que pĂ©riphĂ©rie riche en ressources. LâĂ©poque impĂ©rialiste est lâĂ©poque de la redivision dâun monde dĂ©jĂ divisĂ©, lorsque « aux nombreux »anciens« motifs de la politique coloniale, le capital financier a ajoutĂ© la lutte pour les sources de matiĂšres premiĂšres, pour lâexportation de capitaux, pour les sphĂšres dâinfluence, câest-Ă -dire pour les sphĂšres dâaccords profitables, de concessions, de profits monopolistiques et ainsi de suite, pour le territoire Ă©conomique en gĂ©nĂ©ral ».
Le caractĂšre inĂ©gal du dĂ©veloppement capitaliste, selon LĂ©nine, exclut tout autre moyen que la guerre et la division des sphĂšres dâinfluence (y compris par le biais du colonialisme) pour rĂ©concilier la disparitĂ© entre le dĂ©veloppement des forces productives et lâaccumulation du capital. Ă lâĂ©poque du capitalisme concurrentiel, les conflits directs pouvaient ĂȘtre Ă©vitĂ©s par la colonisation de nouveaux territoires, mais le passage au capitalisme monopoliste signifie une transition vers « une politique coloniale de possession monopoliste du territoire du monde, qui a Ă©tĂ© complĂštement divisé », ce qui rend le conflit inĂ©vitable :
« La seule base concevable sous le capitalisme pour la division des sphĂšres dâinfluence, des intĂ©rĂȘts, des colonies, etc., est lâĂ©valuation de la force des participants, de leur force Ă©conomique, financiĂšre, militaire, etc. Et la force de ces participants dans la division ne change pas de maniĂšre Ă©gale, car le dĂ©veloppement Ă©gal des diffĂ©rentes entreprises, des trusts, des branches de lâindustrie ou des pays est impossible sous le capitalisme »
Ici, LĂ©nine souligne une fois de plus que les sources de la puissance impĂ©rialiste sont diffĂ©rentes et ne se limitent pas Ă la seule « puissance financiĂšre ». En outre, les diffĂ©rentes puissances impĂ©rialistes sont dotĂ©es de moyens diffĂ©rents. Il sâagit lĂ dâune autre dimension du caractĂšre gĂ©nĂ©ralement inĂ©gal du dĂ©veloppement capitaliste, qui devient encore plus aiguĂ« avec le passage au stade monopoliste, rendant inĂ©vitable la confrontation directe entre les puissances impĂ©rialistes. Les pays participant Ă la rivalitĂ© inter-impĂ©rialiste diffĂšrent les uns des autres par leur niveau de dĂ©veloppement Ă©conomique et peuvent donc inclure non seulement des puissances financiĂšres, mais aussi un empire pĂ©riphĂ©rique bĂ©nĂ©ficiant dâavantages monopolistiques en matiĂšre de force militaire et dâaccĂšs aux sources de matiĂšres premiĂšres.
Comme le montre lâanalyse des systĂšmes-mondes, malgrĂ© son retard Ă©conomique, le capitalisme pĂ©riphĂ©rique peut se rĂ©vĂ©ler un capitalisme avancĂ©, par exemple en ce qui concerne ses mĂ©thodes dâexploitation de la main-dâĆuvre. Les planteurs du Sud amĂ©ricain ou des Indes occidentales ont pu ĂȘtre des capitalistes plus efficaces que les industriels de Grande-Bretagne ou de Nouvelle-Angleterre, bien que tous deux aient participĂ© Ă un seul et mĂȘme systĂšme de division transatlantique du travail. De mĂȘme, le capitalisme « de copinage » corrompu peut donner lieu Ă des formes dâagression impĂ©rialiste plus dangereuses que celles du « capitalisme avancé » fonctionnel.
Capital financier et impĂ©rialisme dâinvestissement
Dans leur analyse, Clarke et Dölek ne se contentent pas dâinvoquer des indicateurs globaux de dĂ©veloppement Ă©conomique et la qualitĂ© de lâenvironnement institutionnel, ils sâintĂ©ressent Ă©galement au rĂŽle du capital financier dans lâexpansion impĂ©rialiste, comme lâa soulignĂ© LĂ©nine. Dölek Ă©crit que, puisquâelles sont exportatrices nettes de matiĂšres premiĂšres (plutĂŽt quâexportatrices nettes de capitaux), ni la Russie ni la Chine ne peuvent ĂȘtre des puissances impĂ©rialistes. Bien que la Russie exporte des capitaux vers les pays post-soviĂ©tiques, la plupart des investissements Ă©trangers sortants de la Russie vont vers des sites offshores ou des pays Ă©conomiquement dĂ©veloppĂ©s dâEurope occidentale et des Ătats-Unis, et ressemblent donc Ă un modĂšle de fuite des capitaux, plutĂŽt quâĂ une expansion impĂ©rialiste. Clarke et Annis rappellent Ă©galement que lâalliance de classe entre les capitalistes financiers et industriels dĂ©crite par LĂ©nine fait dĂ©faut en Russie et que la vĂ©ritable force hĂ©gĂ©monique est reprĂ©sentĂ©e par lâalliance entre les hauts fonctionnaires et les oligarques exploitant les ressources naturelles.
Une telle lecture rĂ©duit la portĂ©e de la thĂ©orie de LĂ©nine Ă une forme spĂ©cifique dâexpansion impĂ©rialiste, celle de lâimpĂ©rialisme dâinvestissement. Dans sa dĂ©finition de lâimpĂ©rialisme, LĂ©nine souligne le rĂŽle du capital financier et de lâoligarchie financiĂšre en tant que principaux moteurs de lâexpansion impĂ©rialiste, ainsi que le rĂŽle des exportations de capitaux qui en sont le moyen. Il dĂ©veloppe ici lâargument de Hobson selon lequel la principale caractĂ©ristique politique de lâimpĂ©rialisme moderne est la rivalitĂ© entre plusieurs empires, tandis que sa nouveautĂ© Ă©conomique consiste en la domination des intĂ©rĂȘts en matiĂšre de finance ou dâinvestissement sur les intĂ©rĂȘts commerciaux.
Cependant, Ă la diffĂ©rence du capital financier de Hobson, LĂ©nine utilise le concept marxiste de capital financier (Finanzkapital), tel que codifiĂ© par Rudolf Hilferding, qui fait rĂ©fĂ©rence Ă la fusion des monopoles industriels et bancaires. Il ne se contente donc pas dâĂ©voquer le rĂŽle clĂ© des intĂ©rĂȘts financiers, mais parle du stade le plus Ă©levĂ© de la monopolisation, lorsque les monopoles intrasectoriels (par exemple, dans le secteur bancaire ou manufacturier) commencent Ă fusionner Ă©galement entre les secteurs, Ă un niveau plus Ă©levĂ©.
De maniĂšre caractĂ©ristique, dans LâimpĂ©rialisme, ainsi que dans dâautres ouvrages Ă©crits pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, LĂ©nine utilise indiffĂ©remment les termes « impĂ©rialisme » et « époque du capital financier ». Le stade le plus rĂ©cent du capitalisme est le capitalisme monopolistique, et le capital financier est en quelque sorte le monopole des monopoles, dont la formation marque la transition du capitalisme vers un ordre socio-Ă©conomique supĂ©rieur. En dâautres termes, LĂ©nine a dĂ©signĂ© le capital financier comme lâexpression la plus claire de la monopolisation observable Ă son Ă©poque, tout en autorisant dâautres possibilitĂ©s.
Ajoutant Ă la dĂ©finition Ă©conomique de lâimpĂ©rialisme une analyse de sa place historique, LĂ©nine met en Ă©vidence quatre types de monopoles caractĂ©ristiques de lâĂ©poque impĂ©rialiste : les monopoles fondĂ©s sur la concentration de la production, lâaccĂšs exclusif aux matiĂšres premiĂšres, les monopoles bancaires et les monopoles territoriaux (ou « possession monopolistique de colonies »). Les puissances impĂ©rialistes pouvaient sâappuyer sur diffĂ©rentes combinaisons de ces Ă©lĂ©ments. Au milieu des annĂ©es 1910, lorsque le dĂ©veloppement de la banque universelle atteignait son apogĂ©e, la fusion des monopoles industriels et bancaires pouvait sembler la combinaison la plus avancĂ©e (comme câĂ©tait le cas pour LĂ©nine). Cependant, dâautres combinaisons Ă©taient Ă©galement possibles, par exemple la combinaison des matiĂšres premiĂšres et des monopoles territoriaux, qui, dans le cas de lâEmpire russe, compensait son manque de « puissance financiĂšre ».
Un raisonnement similaire peut ĂȘtre appliquĂ© Ă la question des exportations de capitaux, auxquelles LĂ©nine, Ă la suite de Hobson, accorde une importance particuliĂšre en tant que principal instrument de lâexpansion impĂ©rialiste. Le capital excĂ©dentaire accumulĂ© grĂące aux profits monopolistiques crĂ©e un dilemme pour le capitaliste : soit le partager avec les travailleurs et rĂ©duire ainsi la marge bĂ©nĂ©ficiaire (impossible sous le capitalisme, selon LĂ©nine), soit lâinvestir Ă lâĂ©tranger, dans des pays oĂč les coĂ»ts de production sont moins Ă©levĂ©s, ce qui nĂ©cessite des interventions politiques et militaires pour protĂ©ger les investissements. Des Ă©tudes rĂ©centes montrent que, contrairement Ă ce quâaffirment Hobson et LĂ©nine, les exportations de capitaux et lâexpansion territoriale ont divergĂ© et nâĂ©taient pas nĂ©cessairement liĂ©es. Les puissances impĂ©rialistes du dĂ©but du siĂšcle, comme la Grande-Bretagne, la France et lâAllemagne, rĂ©importaient les revenus des investissements Ă©trangers et nâĂ©taient pas des exportateurs, mais des importateurs de capitaux. Entre 1870 et 1900, pĂ©riode dĂ©crite par LĂ©nine comme le passage dâun capitalisme concurrentiel Ă un capitalisme monopolistique, la plupart des investissements Ă©trangers europĂ©ens sont allĂ©s dans les Ătats colonisateurs europĂ©ens du Nouveau Monde, et non dans les rĂ©gions tropicales oĂč des colonies officielles Ă©taient en cours de crĂ©ation.
Ăconomie et politique
En soulignant le retard du capitalisme russe, Dölek et Clarke se rĂ©fĂšrent non seulement aux indicateurs Ă©conomiques, mais aussi Ă lâĂ©tat gĂ©nĂ©ral de lâenvironnement institutionnel : les plus grandes entreprises russes sont contrĂŽlĂ©es par lâĂtat ; le capital accumulĂ© nâest pas rĂ©investi, mais accaparĂ© par des rentes dâinitiĂ©s ; lâenvironnement des affaires est instable ; lâĂtat de droit nâest pas garanti, etc. Le capitalisme russe est dysfonctionnel, corrompu et politisĂ©, et ne peut donc thĂ©oriquement pas viser lâexpansion impĂ©rialiste. Le pourrait-il ?
Qualifiant lâimpĂ©rialisme de stade suprĂȘme du capitalisme, LĂ©nine a cherchĂ© Ă montrer la nature capitaliste de la guerre impĂ©rialiste dans une polĂ©mique avec dâautres socialistes qui considĂ©raient lâimpĂ©rialisme comme une distorsion politique de la logique Ă©conomique inhĂ©rente au capitalisme : lâapprofondissement progressif de la division internationale du travail et de lâinterdĂ©pendance Ă©conomique, propice Ă la coexistence pacifique.
LĂ©nine a critiquĂ© ces tentatives de rĂ©duire la politique Ă lâĂ©conomie, les qualifiant de caricature du marxisme. En thĂ©orie, la rivalitĂ© impĂ©rialiste peut sâappuyer sur des moyens formellement pacifiques, comme lâachat de sources de matiĂšres premiĂšres ou dâentreprises concurrentes. En pratique, les impĂ©rialistes se tournent vers des mĂ©thodes politiques, voire criminelles. Par exemple, lâannexion de territoires facilite leur intĂ©gration Ă©conomique : pour un impĂ©rialiste, lâannexion permet « de corrompre plus facilement les fonctionnaires, dâobtenir des concessions, de faire passer des lĂ©gislations avantageuses, etc. » Le contenu de la rivalitĂ© impĂ©rialiste, la lutte pour le partage du monde, est indĂ©pendant de la forme particuliĂšre quâelle peut prendre, pacifique ou non.
Ă lâĂ©poque, les adversaires de LĂ©nine considĂ©raient lâimpĂ©rialisme comme purement politique et ne voyaient pas quâil Ă©tait ancrĂ© dans les conditions matĂ©rielles du capitalisme monopoliste. Aujourdâhui, les critiques du mythe de lâimpĂ©rialisme russe le traitent comme un phĂ©nomĂšne purement Ă©conomique, considĂ©rant lâenracinement politique du capitalisme russe comme une preuve de son retard. Ces deux arguments reposent sur la vision bourgeoise du politique et de lâĂ©conomique comme des domaines distincts existant indĂ©pendamment lâun de lâautre. Dans sa vision du capitalisme avancĂ©, Dölek et Clarke sâappuient implicitement sur la conception libĂ©rale du capitalisme qui va jusquâĂ Max Weber, qui a soulignĂ© que le capitalisme rationnel est indĂ©pendant de toute intervention politique et agit par des moyens formellement pacifiques.
Et pourtant, les lignes de plus en plus floues entre le grand capital et lâĂtat, lâacquisition forcĂ©e dâactifs, le contrĂŽle formel et informel de lâĂtat sur les grandes entreprises et lâextraction de rentes par des initiĂ©s, ainsi que dâautres exemples dâinterpĂ©nĂ©tration de lâĂ©conomie et de la politique dans la Russie contemporaine ne sont pas des anomalies du point de vue de la thĂ©orie de LĂ©nine. Comme dans le marxisme en gĂ©nĂ©ral, la violence nâest pas traitĂ©e comme quelque chose dâextĂ©rieur au capitalisme. En ce sens, le capitalisme jurassique russe nâest pas moins, mais au contraire peut-ĂȘtre plus « normal » que les variĂ©tĂ©s amĂ©ricaines ou ouest-europĂ©ennes que Dölek et Clarke semblent prendre comme point de dĂ©part.
AprÚs Lénine
La thĂ©orie de lâimpĂ©rialisme de LĂ©nine nâest manifestement pas le meilleur instrument pour dĂ©truire le mythe de lâimpĂ©rialisme russe. Mais est-elle utile pour comprendre lâimpĂ©rialisme contemporain, russe ou autre ? Pour rĂ©pondre Ă cette question, il convient de se tourner vers la sociologie historique de lâimpĂ©rialisme et du colonialisme. Les sociologues historiques considĂšrent lâimpĂ©rialisme comme une forme de domination impĂ©riale - une relation hiĂ©rarchique dans laquelle une mĂ©tropole domine une pĂ©riphĂ©rie en limitant sa souverainetĂ© pour obtenir des avantages Ă©conomiques, politiques, militaires ou autres.
Lâobjet de la domination impĂ©riale peut ĂȘtre un territoire spĂ©cifique que la mĂ©tropole incorpore Ă son territoire par annexion ou conquĂȘte, le transformant ainsi en province, ou qui est gouvernĂ© par un Ătat mandataire contrĂŽlĂ© par la mĂ©tropole, le transformant ainsi en colonie. Dans les deux cas, la pĂ©riphĂ©rie perd sa souverainetĂ©. Le concept dâempire est souvent associĂ© Ă la domination territoriale, quâil sâagisse des empires ottoman et russe, basĂ©s sur la terre ferme, ou de lâempire colonial britannique.
La mĂ©tropole peut Ă©galement dominer la pĂ©riphĂ©rie de maniĂšre informelle, sans limiter directement sa souverainetĂ©. Dans ce cas, lâobjet du contrĂŽle nâest pas un territoire, mais lâespace abstrait des intĂ©rĂȘts ou « sphĂšres dâinfluence ». En sociologie historique, le concept dâimpĂ©rialisme est principalement utilisĂ© pour dĂ©crire cette forme non territoriale de domination impĂ©riale.
Dans cette logique, le prototype de lâimpĂ©rialisme moderne peut ĂȘtre trouvĂ© dans les citĂ©s-Ătats du dĂ©but de lâĂ©poque moderne en Italie du Nord, qui sâefforçaient dâexercer une influence politique et diplomatique au-delĂ de leurs frontiĂšres afin de maintenir lâĂ©quilibre des pouvoirs et de protĂ©ger leurs intĂ©rĂȘts commerciaux, y compris en soutenant des dirigeants Ă©trangers favorables. Un autre exemple de domination impĂ©riale non territoriale est celui de lâempire portugais aux XVe et XVIe siĂšcles, qui a créé un rĂ©seau de forts et dâenclaves le long de la cĂŽte ouest-africaine, ainsi quâun systĂšme de plantations dâesclaves et dâexploitations miniĂšres le long du fleuve ZambĂšze. Jusquâau XIXe siĂšcle, les Portugais ont prĂ©fĂ©rĂ© le commerce et lâextraction de ressources Ă la conquĂȘte territoriale ; en ce sens, lâempire portugais ressemblait au modĂšle dâun empire Ă base militaire, un peu comme les Ătats-Unis aujourdâhui.
La domination impĂ©riale non territoriale du dĂ©but de lâĂšre moderne se poursuivait par le commerce, mais lâimpĂ©rialisme moderne a un programme plus ambitieux de contrĂŽle des sphĂšres dâinfluence, et il sâappuie sur un rĂ©pertoire de moyens plus diversifiĂ©. Il sâagit notamment de campagnes militaires Ă court terme, dâinterventions et dâopĂ©rations spĂ©ciales, du soutien militaire, diplomatique et Ă©conomique de rĂ©gimes despotiques pĂ©riphĂ©riques (comme le soutien des Ătats-Unis au Nicaragua dans les annĂ©es 1930), ainsi que de la coercition Ă©conomique par le biais dâĂ©changes inĂ©gaux, de la dĂ©pendance commerciale ou Ă lâĂ©gard de la dette et de sanctions Ă©conomiques. LâEmpire britannique et les Ătats-Unis sont considĂ©rĂ©s comme des cas paradigmatiques de lâimpĂ©rialisme moderne, mais leur histoire comporte des formes dâexpansion Ă la fois territoriales et non territoriales. Ainsi, lorsquâil a atteint le sommet de sa puissance, lâEmpire britannique a rĂ©ussi Ă combiner le colonialisme (territorial) et lâimpĂ©rialisme de libre-Ă©change (non territorial). Lâhistoire des Ătats-Unis au XXe siĂšcle est dominĂ©e par lâimpĂ©rialisme informel, mais elle a Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ©e par lâintĂ©gration Ă©conomique continentale et mĂȘme lâacquisition de colonies formelles Ă la suite de la guerre hispano-amĂ©ricaine de 1898.
LĂ©nine nâa pas fait de distinction entre les formes territoriales et non territoriales de domination impĂ©riale, le colonialisme et lâimpĂ©rialisme informel, les rĂ©unissant sous la rubrique gĂ©nĂ©rale de lâimpĂ©rialisme. Du point de vue de la sociologie historique contemporaine, sa thĂ©orie peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une tentative de relier deux formes modernes de domination impĂ©riale, lâune territoriale (le colonialisme) et lâautre non territoriale (lâimpĂ©rialisme), en soulignant leur cause fondamentale commune : le capitalisme monopolistique.
Comme lâa notĂ© Giovanni Arrighi, la formulation « lâimpĂ©rialisme, stade suprĂȘme du capitalisme » permet deux lectures. Dâune part, le terme « impĂ©rialisme » pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un autre nom pour le capitalisme monopoliste, puisque câest ce dernier que LĂ©nine appelle le stade suprĂȘme du capitalisme. Dâautre part, lâimpĂ©rialisme peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une consĂ©quence du capitalisme monopoliste, et donc comme un phĂ©nomĂšne empirique Ă part entiĂšre. Dans ce cas, la thĂšse centrale de la thĂ©orie de LĂ©nine serait que le passage du capitalisme concurrentiel au capitalisme monopoliste exclut la possibilitĂ© dâune concurrence pacifique et conduit inĂ©vitablement Ă un conflit dâĂtats capitalistes :
« LâĂ©poque du dernier stade du capitalisme nous montre que certaines relations entre associations capitalistes se dĂ©veloppent sur la base de la division Ă©conomique du monde, tandis que parallĂšlement et en liaison avec elle, certaines relations se dĂ©veloppent entre alliances politiques, entre Ătats, sur la base de la division territoriale du monde, de la lutte pour les colonies, de la »lutte pour les « sphĂšres dâinfluence »".
Dans lâoriginal russe, la derniĂšre partie de la citation ci-dessus se traduit littĂ©ralement par « la lutte pour le territoire Ă©conomique » (Đ±ĐŸŃŃба за Ń ĐŸĐ·ŃĐčŃŃĐČĐ”ĐœĐœŃŃ ŃĐ”ŃŃĐžŃĐŸŃĐžŃ). Dâun point de vue historique, LĂ©nine avait raison : la lutte pour un territoire Ă©conomique a effectivement fait partie du rĂ©pertoire des motifs des politiques expansionnistes entre 1870 et la PremiĂšre Guerre mondiale, lorsque, en observant le dĂ©veloppement industriel des Ătats-Unis, les Ă©lites politiques et Ă©conomiques de lâEurope continentale ont commencĂ© Ă prendre conscience de lâavantage Ă©conomique colossal de lâintĂ©gration territoriale. NĂ©anmoins, les motifs des politiques coloniales et impĂ©rialistes nâont jamais Ă©tĂ© Ă©puisĂ©s par des considĂ©rations purement Ă©conomiques et, inversement, les justifications Ă©conomiques de la lutte pour un territoire Ă©conomique nâont pas toujours Ă©tĂ© rĂ©alistes. Selon lâhistorien JĂŒrgen Osterhammel, le concept dâimpĂ©rialisme est plus large que celui de colonialisme, puisque lâimpĂ©rialisme implique la capacitĂ© de la mĂ©tropole Ă formuler ses intĂ©rĂȘts nationaux comme impĂ©riaux et Ă les poursuivre au-delĂ de ses frontiĂšres. Cette activitĂ© impĂ©riale peut inclure lâaccaparement de terres coloniales, mais les colonies, ou les territoires Ă©conomiques, ne sont pas importants en soi, mais plutĂŽt en tant que jetons potentiels dans les nĂ©gociations impĂ©rialistes : ils peuvent ĂȘtre sacrifiĂ©s Ă dâautres fins de la politique impĂ©riale.
Cette approche est cohĂ©rente avec la conception de LĂ©nine de la rivalitĂ© impĂ©rialiste, dont les objectifs ne sont pas rĂ©ductibles Ă lâaccaparement des terres et dont les moyens sont plus larges quâune « annexion Ă©conomique » formellement pacifique. Le territoire Ă©conomique, tout comme les sphĂšres dâinfluence, est un cas spĂ©cifique de la lutte pour diviser le monde, qui peut ĂȘtre pacifique ou non. Cependant, cette lutte nâest pas extĂ©rieure au capitalisme, mais se dĂ©veloppe sur son sol ; lorsque le capitalisme devient monopolistique, le conflit impĂ©rialiste - et finalement la guerre - devient une caractĂ©ristique structurelle du systĂšme interĂ©tatique.
Impérialisme et démocratie
La lecture courante de la thĂ©orie de LĂ©nine considĂšre les monopoles comme le moteur de lâexpansion impĂ©rialiste : aprĂšs sâĂȘtre emparĂ©s des marchĂ©s nationaux, ils sâefforcent dâaller au-delĂ des frontiĂšres politiques de leurs pays, ce qui oblige les Ătats Ă soutenir cette expansion et Ă protĂ©ger les intĂ©rĂȘts des capitalistes Ă lâĂ©tranger. Mais la notion de monopole telle que la conçoit LĂ©nine est diffĂ©rente du sens Ă©conomique Ă©troit de lâabsence de concurrence ; ce que lâon entend par monopole est plutĂŽt une situation dans laquelle lâun des concurrents, quâil sâagisse dâentreprises ou dâĂtats, dispose dâun avantage substantiel par rapport Ă tous les autres. Câest prĂ©cisĂ©ment un tel dĂ©sĂ©quilibre que lâon retrouve dans le fragment citĂ© plus haut, oĂč LĂ©nine affirme que lâĂ©tendue territoriale et la puissance militaire de lâEmpire russe pouvaient compenser son sous-dĂ©veloppement relatif en matiĂšre de capital financier.
Puisque le capitalisme monopoliste reste inĂ©gal et inĂ©galitaire, il donnera constamment lieu Ă de telles asymĂ©tries, crĂ©ant les conditions structurelles dâune expansion impĂ©rialiste qui peut se transformer en guerre. La concentration du pouvoir Ă©conomique, câest-Ă -dire la formation de monopoles au sens Ă©conomique strict, sâaccompagne de la concentration du pouvoir politique. Ainsi, un sujet obtient un avantage Ă©crasant sur les autres, quâil sâagisse dâune sociĂ©tĂ© capitaliste bien dotĂ©e en ressources de lobbying ou dâune dictature pĂ©riphĂ©rique qui a capturĂ© les grandes entreprises nationales.
Ă leur tour, les bĂ©nĂ©ficiaires des monopoles politiques et Ă©conomiques (les Ă©lites dirigeantes des « grandes » puissances ou des puissances qui ne font que prĂ©tendre Ă la « grandeur ») sâefforceront de convertir cet avantage relatif et souvent temporaire en une relation de domination Ă long terme, assumant le rĂŽle du centre impĂ©rial qui domine la pĂ©riphĂ©rie. Les formes spĂ©cifiques de domination impĂ©riale, territoriale ou informelle (non territoriale), peuvent ĂȘtre combinĂ©es ou se substituer lâune Ă lâautre en fonction des circonstances, et lâinitiative des politiques impĂ©rialistes peut venir du monde des affaires comme de lâĂ©lite politique ; en fin de compte, une expansion impĂ©rialiste rĂ©ussie nĂ©cessitera une certaine forme de coopĂ©ration entre lâĂtat et le capital. Immanuel Wallerstein a fait remarquer un jour que « lâobjectif premier de tout »bourgeois« est de devenir un »aristocrate«  », cherchant à « accumuler du capital non pas par le biais du profit mais par celui de la rente ». De mĂȘme, lâobjectif premier de tout monopoleur est de devenir un impĂ©rialiste.
Il est difficile dâexpliquer lâinvasion russe de lâUkraine comme une simple extension de lâimpĂ©rialisme dâinvestissement (selon Clarke et Annis, le capital russe nâĂ©tait pas dominant en Ukraine). Cependant, la Russie disposait dâun avantage Ă©crasant en termes de potentiel Ă©conomique et militaire, rendant possible lâimpĂ©rialisme informel par la coercition Ă©conomique (en particulier pendant les « guerres du gaz » des annĂ©es 2000), et depuis 2014, par des interventions militaires.
LâopĂ©ration militaire dite spĂ©ciale Ă©tait censĂ©e ĂȘtre une intervention impĂ©rialiste au sens strict, une tentative de changement de rĂ©gime forcĂ© sans avoir lâambition de capturer et de contrĂŽler directement un territoire. En avril 2022, aprĂšs lâĂ©chec du plan initial de capture de Kiev et de dĂ©faite de lâarmĂ©e ukrainienne, lâobjectif de lâ« opĂ©ration militaire spĂ©ciale » a Ă©tĂ© redĂ©fini comme la prise de contrĂŽle de la rĂ©gion du Donbass. La logique territoriale prend tout son sens en septembre 2022, aprĂšs le succĂšs de la contre-offensive ukrainienne dans la rĂ©gion de Kharkiv, lorsque le Kremlin dĂ©clare lâannexion des oblasts de Louhansk, Donetsk, Zaporizhzhia et Kherson. ParallĂšlement, pendant toute la durĂ©e de lâ« opĂ©ration militaire spĂ©ciale », les dirigeants politico-militaires russes nâont jamais cessĂ© dâessayer dâutiliser leur contrĂŽle sur certaines parties du territoire ukrainien dans le processus de nĂ©gociation avec lâUkraine et ses alliĂ©s occidentaux : depuis le retrait de lâarmĂ©e russe des oblasts de Kiev, Tchernihiv et Sumy, lâabandon de Kherson, jusquâĂ lâeffort de lobbying explicite dans lâintĂ©rĂȘt de la Banque agricole russe (Rosselkhozbank) dans le cadre de lâ« accord sur les cĂ©rĂ©ales ». En ce sens, les acquisitions territoriales de la Russie, quâon les considĂšre ou non comme des colonies, sont et resteront Ă peine plus que des Ă©lĂ©ments de la nĂ©gociation impĂ©rialiste, malgrĂ© les fantasmes des irrĂ©dentistes russes.
Lâune des principales contradictions du rĂ©gime politique russe est sa dĂ©pendance Ă lâĂ©gard dâune combinaison de dĂ©mobilisation des masses et de lĂ©gitimation dĂ©mocratique, qui rend dangereuse toute action collective, mĂȘme de la part de ses propres alliĂ©s idĂ©ologiques. Les rĂ©centes vagues de rĂ©pression Ă lâencontre de certaines voix favorables Ă la guerre et exprimant la dĂ©ception de lâopinion publique Ă lâĂ©gard de lâĂ©volution de la situation sur la ligne de front en tĂ©moignent. Du point de vue de la thĂ©orie de LĂ©nine, le caractĂšre antidĂ©mocratique du pouvoir politique russe est la continuation de lâimpĂ©rialisme dans la politique intĂ©rieure : le passage au capitalisme monopoliste dans lâĂ©conomie va de pair avec la rĂ©action politique. Dans les articles rĂ©digĂ©s pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, LĂ©nine qualifie lâimpĂ©rialisme de nĂ©gation de la dĂ©mocratie, invoquant le sens originel du concept dâimpĂ©rialisme, qui remonte aux guerres napolĂ©oniennes et se rĂ©fĂšre au despotisme militaire. La guerre impĂ©rialiste, selon LĂ©nine, est une triple nĂ©gation de la dĂ©mocratie : « a. toute guerre remplace les »droits« par la violence ; b. lâimpĂ©rialisme en tant que tel est la nĂ©gation de la dĂ©mocratie ; c. la guerre impĂ©rialiste assimile totalement la rĂ©publique Ă la monarchie ».
La vision du rĂ©gime de Poutine avancĂ©e par certaines forces de gauche, en tant que rĂ©gime rĂ©sistant Ă lâimpĂ©rialisme occidental, passe complĂštement Ă cĂŽtĂ© de la dimension domestique de lâimpĂ©rialisme russe. Les partisans de cette vision opposent souvent les considĂ©rations sĂ©curitaires (selon lâinterprĂ©tation de Poutine) au programme anti-guerre de lâopposition dĂ©mocratique russe, reprĂ©sentant cette derniĂšre comme une classe moyenne urbaine politiquement naĂŻve. En mettant entre parenthĂšses le caractĂšre despotique du pouvoir de Poutine, ses sympathisants de gauche reproduisent le paradigme de la guerre froide, de sorte que la critique du camp impĂ©rialiste nâest possible que du point de vue de lâautre camp qui est plus, et non pas moins, rĂ©actionnaire que ses adversaires gĂ©opolitiques. Dans son analyse de lâimpĂ©rialisme, LĂ©nine met en garde contre une telle erreur :
« Il est fondamentalement erronĂ©, non marxiste et non scientifique de distinguer la »politique Ă©trangĂšre« de la politique en gĂ©nĂ©ral, et encore moins dâopposer la politique Ă©trangĂšre Ă la politique intĂ©rieure. Tant en politique Ă©trangĂšre quâen politique intĂ©rieure, lâimpĂ©rialisme sâefforce de violer la dĂ©mocratie, de sâorienter vers la rĂ©action. En ce sens, lâimpĂ©rialisme est incontestablement la »nĂ©gation« de la dĂ©mocratie en gĂ©nĂ©ral, de toute dĂ©mocratie, et pas seulement de lâune de ses exigences, lâautodĂ©termination nationale »
Cette formulation contient une mise en garde contre un soutien aveugle au nationalisme ukrainien. LâimpĂ©rialisme nie la dĂ©mocratie en gĂ©nĂ©ral, et pas seulement lâautodĂ©termination nationale, et lâobjectif final de la guerre de Poutine nâest pas la destruction de lâidentitĂ© ukrainienne, mais celle de la dĂ©mocratie ukrainienne. La deuxiĂšme ligne de front de cette guerre se trouve en Russie.