Le « Sud global » avec Poutine ?

Le 10 juin 2024, les rĂ©sultats sont tombĂ©s ; le dĂ©lĂ©guĂ© de la principale centrale syndicale Russe, la FNPR, est Ă©lu comme membre adjoint au Conseil d’administration du Bureau international du travail (BIT), avec 65 voix sur 126 votant·es (voir document joint).

À deux voix prĂšs, le reprĂ©sentant de la centrale ouvertement pro-Poutine et soutien affichĂ© Ă  « l’OpĂ©ration spĂ©ciale » en Ukraine, n’aurait donc pas Ă©tĂ© Ă©lu. Cela aurait Ă©tĂ© une premiĂšre au sein de l’OIT, une « humiliation », selon FrĂ©dĂ©ric Koller un journaliste Suisse qui a suivi ces Ă©lections. De fait, les candidat·es, prĂ©alablement identifiĂ©s et sĂ©lectionnĂ©s par les syndicats, « sont habituellement Ă©lus avec une centaine de voix ou sans opposition lors d’un scrutin Ă  bulletins secrets ».

Dans le mĂȘme sens, le journaliste relĂšve que le reprĂ©sentant Chinois de la FĂ©dĂ©ration nationale des syndicats de Chine (FNSC-ACFTU), une autre gigantesque centrale syndicale (plus de 130 millions de membres) complĂštement infĂ©odĂ©e au pouvoir, a Ă©tĂ© Ă©lu plus difficilement qu’à l’accoutumé : « [a]vec 88 voix, le candidat chinois, autre surprise, est lui aussi l’un des plus mal Ă©lus » des reprĂ©sentants des travailleurs et des travailleuses.

Un syndicaliste ukrainien a quant Ă  lui Ă©tĂ© Ă©lu sans contestation, par consensus, comme membre supplĂ©ant au Conseil d’administration du BIT ; c’est Ă©galement une premiĂšre. Un reprĂ©sentant des syndicats du « territoire palestinien occupé », selon la formule de l’OIT a Ă©galement Ă©tĂ© Ă©lu.

Trois éléments ressortent en particulier de ce résultat.

En premier lieu ce vote rappelle une nouvelle fois que, comme ailleurs, les positions politiques des travailleurs et des travailleuses du « Sud » ne sauraient ĂȘtre mĂ©caniquement associĂ©es Ă  celles de leur dirigeant·es. De fait, nombre de dirigeant·es du « Sud global » soutiennent ouvertement Poutine ou Xi Jinping, au nom d’une prĂ©tendue solidaritĂ© anticoloniale, d’une lutte contre l’impĂ©rialisme occidental ou, plus surement encore, de la promotion d’un « monde multipolaire », c’est-Ă -dire d’un monde aux multiples rĂ©gimes autoritaires. A contrario, le vote des dĂ©lĂ©gué·es syndicaux Ă  l’OIT - Ă  bulletin secret - rĂ©vĂšle que nombre d’entre eux et elles ne sont pas dupes et que la classe ouvriĂšre n’a rien Ă  gagner Ă  les soutenir. Il est donc faux de marteler, comme le font certain-es Ă  gauche, que la « moitiĂ© de l’humanité » appuie Poutine et la colonisation de l’Ukraine par exemple [1].

Le nouveau reprĂ©sentant syndical ukrainien Ă  l’OIT, Vasyl Andreyev, souligne en ce sens :

« On nous disait qu’il y aurait un vote du Sud global contre le Nord global. La rĂ©alitĂ© est diffĂ©rente. Le faible rĂ©sultat du candidat russe montre qu’il y a de moins en moins de soutien aux va-t-en-guerre. »

Dans le mĂȘme sens, Luca Cirigliano, un syndicaliste suisse Ă©galement Ă©lu au CA, relĂšve :

« Le score russe surtout, mais aussi le chinois sont une immense gifle. Cela dĂ©montre que la diplomatie du chĂ©quier, pratiquĂ©e par Moscou et PĂ©kin, n’a pas fonctionnĂ©. C’est un trĂšs bon signe pour l’OIT et le syndicalisme international. »

Le deuxiĂšme Ă©lĂ©ment Ă  retenir est beaucoup moins rĂ©jouissant pour le syndicalisme international. Ce vote a en effet Ă©tĂ© l’occasion d’apprendre que la ConfĂ©dĂ©ration syndicale internationale (CSI-ITUC) a ouvertement dĂ©conseillĂ© au candidat Ukrainien de dĂ©poser sa candidature face Ă  celle du candidat Russe de la FNPR ; celui-lĂ  mĂȘme qui a finalement Ă©tĂ© Ă©lu de justesse au poste d’adjoint au Conseil d’administration. La CSI craignait une vague d’opposition du « Sud global » et la remise en cause de la solidaritĂ© internationale. C’est du moins ce qu’affirme Vasyl Andreyev, aprĂšs le vote, regrettant alors de ne pas avoir dĂ©posĂ© sa candidature malgrĂ© tout :

« C’est notre faute, explique-t-il, nous n’avons pas osĂ© le faire. » Pourquoi ? Parce que les dirigeants de la ConfĂ©dĂ©ration syndicale internationale ont fait comprendre aux Ukrainiens qu’ils n’auraient aucune chance en raison du soutien du « Sud global » Ă  la Russie et qu’il valait mieux « ne pas rompre la solidaritĂ© internationale ». « C’était prendre le risque de perdre dans un vote de blocs ».

Ainsi, au nom d’une prĂ©sumĂ©e « solidaritĂ© internationale » des syndicalistes du « Sud global » avec la Russie coloniale, la direction de la CSI aurait demandĂ© au reprĂ©sentant de travailleurs et travailleuses ukrainien·nes, qui vivent quotidiennement sous les bombes de Poutine, de retirer sa candidature au profit d’une centrale syndicale qui milite ouvertement pour coloniser l’Ukraine. Il est difficile de penser que la solidaritĂ© syndicale internationale sorte grandie d’une telle prise de position qui n’est ni plus ni moins qu’un renoncement Ă  l’internationalisme et Ă  la solidaritĂ© de la classe ouvriĂšre au profit de calculs stratĂ©giques pusillanimes.

Enfin, derniĂšrement, ce vote rĂ©vĂšle Ă  quel point au QuĂ©bec et au Canada, comme ailleurs, la dĂ©mocratie syndicale a des progrĂšs Ă  faire. À notre connaissance, aucune centrale canadienne n’a communiquĂ© sur le sujet. Nous ne savons donc toujours pas quelles positions ont Ă©tĂ© dĂ©fendues par nos reprĂ©sentant.es lors du vote Ă  l’OIT, comme auparavant lors des discussions Ă  la ConfĂ©dĂ©ration syndicale internationale (CSA-ITUC) et encore avant Ă  la ConfĂ©dĂ©ration syndicale des AmĂ©riques (CSA-TUCA). Tout au plus, grĂące Ă  l’OIT cependant, on sait que Mme Lily Chang, ancienne trĂ©soriĂšre du CongrĂšs du travail canadien (CTC), a Ă©tĂ© Ă©lue membre permanente du Conseil d’administration de l’OIT comme reprĂ©sentante des travailleurs et travailleuses.

Reste maintenant Ă  savoir quelles positions politiques elle dĂ©fendra en notre nom et ce que revendiqueront nos directions syndicales Ă  l’OIT au nom de l’internationalisme.

Ce texte fait suite Ă  un premier texte paru dans l’édition prĂ©cĂ©dente de presse toi Ă  gauche.

Documents joints

[1] Voir par exemple l’intervention de Jean-Luc MĂ©lenchon Ă  l’AssemblĂ©e nationale française en 2022 : « A l’ONU, dans le vote sur la rĂ©solution Ă  propos de l’Ukraine, notant l’abstention de l’Inde et de la Chine, c’est-Ă -dire de 50 % de l’humanitĂ©. C’est un signal d’une extrĂȘme importance. Un autre ordre gĂ©opolitique du monde s’installe dĂ©jĂ , Ă  partir de l’Asie. Il est temps alors d’actualiser nos conceptions ». https://lafranceinsoumise.fr/2022/02/28/guerre-en-ukraine-intervention-de-jean-luc-melenchon-a-lassemblee-nationale/

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