Andrea Braschayko  - Valigia Blu, Traduit par Gabriella Gruszka
Diffuser de la littĂ©rature pro-ukrainienne, taguer des graffitis, vandaliser des symboles russes ou signaler les mouvements des troupes de Moscou Ă lâarmĂ©e ukrainienne : telles sont les actions que mĂšne le mouvement de rĂ©sistance fĂ©minin ZlaMavka dans les zones occupĂ©es de lâUkraine.
En mars 2023, trois femmes, fondatrices du collectif âZlaMavkaâ [âMavkas en colĂšreâ, ndlr.], se sont mobilisĂ©es pour faire comprendre aux soldats russes quâils nâĂ©taient pas les bienvenus dans la ville, mĂȘme un an aprĂšs leur arrivĂ©e. En rĂ©ponse Ă une campagne de propagande de lâarmĂ©e russe â une distribution de fleurs aux retraitĂ©s locaux â lâune dâentre elles, peintre de profession, a dessinĂ© une affiche devenue depuis populaire dans toute la ville. âJe ne veux pas de vos fleurs, je veux mon Ukraineâ, pouvait-on lire sur celle-ci.
Depuis â dâaprĂšs une interview anonyme donnĂ©e par lâune des trois militantes au mĂ©dia allemand Deutsche Welle (DW) â des centaines de femmes se sont identifiĂ©es au mouvement des mavkas et rĂ©sistent quotidiennement. Comme beaucoup dâautres groupes partisans ukrainiens, ZlaMavkaa commencĂ© Ă agir sur les rĂ©seaux sociaux et la plateforme de messagerie Telegram. Les affiches de lâartiste peuvent dâailleurs ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ©es au format PDF, ce qui les rend dâautant plus faciles Ă diffuser.
La mavka, un emblÚme de la culture ukrainienne
En Ukraine, la mavka est une figure folklorique, une variante locale de la âRusalkaâ, un personnage de la mythologie slave. Câest une femme Ă©voquant lâamazone et associĂ©e aux cours dâeau. Dans certaines croyances populaires ukrainiennes, les mavkas sont des femmes mortes noyĂ©es ; dans dâautres, ce sont celles qui nâont jamais Ă©tĂ© baptisĂ©es. Elles sont mentionnĂ©es pour la premiĂšre fois dans lâEneĂŻda, une parodie de lâĆuvre de Virgile imaginĂ©e par Ivan Kotliarevsky, un des pĂšres de la littĂ©rature moderne ukrainienne Ă la fin du XVIIIe siĂšcle.
Sous sa plume, les sirĂšnes virgiliennes deviennent des mavkas des Carpates. La variation linguistique adoptĂ©e par le poĂšte dans son Ćuvre â empruntĂ©e au dialecte ukrainien parlĂ© dans la ville de Poltava â a permis de poser certaines rĂšgles grammaticales de la langue ukrainienne.
Câest Ă lâautrice et poĂ©tesse ukrainienne Lessia OukraĂŻnka que lâon doit lâimportance de la mavka dans la littĂ©rature ukrainienne. Cette militante fĂ©ministe et progressiste â une des figures de proue du mouvement pour lâindĂ©pendance de lâUkraine pendant la pĂ©riode tsariste dite de la âprison des peuplesâ â a Ă©galement participĂ© Ă la fondation du Parti social-dĂ©mocrate ukrainien. Quelques mois avant sa mort en 1911, elle consacrait Ă ces figures mythologiques aux cheveux verts un poĂšme dramatique en trois actes.
Au printemps 2023 sortait dâailleurs un film dâanimation ukrainien inspirĂ© de lâĆuvre de Lessia OukraĂŻnka. Dans Le Royaume de Naya, le personnage principal est une jeune femme aux cheveux verts, semblable aux descriptions des mavkas prĂ©sentes dans la littĂ©rature ukrainienne et dans les lĂ©gendes populaires. Curieusement, son image sâest mĂȘme rĂ©pandue auprĂšs des cinĂ©philes occidentaux au moment mĂȘme oĂč les trois rĂ©sistantes de Melitopol ont commencĂ© Ă lâutiliser comme symbole contre lâoccupation russe.
RĂ©sister, une vie semĂ©e dâembĂ»ches
Dans le sud de lâUkraine, lâarmĂ©e russe et ses services administratifs tentent de lĂ©gitimer leur prĂ©sence, ou du moins de pousser la population locale Ă lâaccepter sans rĂ©sistance. Lâespoir illusoire que ses soldats caressaient aux premiers jours de lâinvasion, imaginant que les Ukrainiens accueilleraient lâarmĂ©e de Poutine avec des fleurs et des larmes de joie, semble avoir disparu depuis longtemps.
Seule une minoritĂ© dâhabitants vit encore dans la rĂ©gion, par choix ou par contrainte. De petites villes comme Vouhledar comptent parfois moins dâun trentiĂšme de leur population en 2021. Pour les journalistes occidentaux et locaux, ces irrĂ©ductibles restent une Ă©nigme. Difficile de comprendre leurs opinions et leur mode de vie tout en Ă©vitant la propagande du Kremlin (qui est omniprĂ©sente, mais pas absolue), notamment parce que tout journaliste qui nâest pas accrĂ©ditĂ© auprĂšs des autoritĂ©s russes se voit refuser lâaccĂšs Ă la rĂ©gion.
Dans les territoires occupĂ©s par Moscou depuis le 24 fĂ©vrier 2022, la majoritĂ© des survivants sont des personnes ĂągĂ©es. Elles ne sont pas en mesure de se rĂ©fugier ailleurs ou ne veulent simplement pas quitter leur maison, mĂȘme si celle-ci a Ă©tĂ© endommagĂ©e lors des combats. Lâintransigeance de ces habitants a beau ĂȘtre dâune humanitĂ© dĂ©sarmante, ça nâempĂȘche pas les Russes dâessayer de transformer leur Ă©puisement et leur indiffĂ©rence en loyautĂ©.
Marianna Soronevitch, une militante italo-ukrainienne, raconte que de nombreux habitants de Melitopol ne rechignent pas Ă encaisser lâallocation retraite offerte par Moscou (tout en continuant de recevoir celle distribuĂ©e par le gouvernement ukrainien) ou Ă profiter des aides humanitaires russes. Tant que la Russie peut distribuer ces aides, cela suffit Ă apaiser une partie de la population qui ne cherche quâĂ survivre. Ce genre de manĆuvres peut en partie expliquer pourquoi il nây a pas encore eu de grande rĂ©bellion dans les zones de lâUkraine illĂ©galement occupĂ©es par la Russie.
NĂ©anmoins, rien de tout ça nâa empĂȘchĂ© la naissance dâun mouvement de rĂ©sistance clandestin au sein de la population plus jeune et plus motivĂ©e qui a dĂ©cidĂ© de rester Ă Berdiansk, Marioupol, Melitopol et Volnovakha.
MĂȘme en CrimĂ©e â dâoĂč la plupart des Ukrainiens et des Tatars opposĂ©s Ă Moscou ont Ă©tĂ© contraints de fuir en 2014 â un groupe dâenviron sept mille partisans tatars, ukrainiens et russes ethniques continue ses actions. Connu sous le nom dâAtech, il agit depuis un an dans dâautres zones occupĂ©es et mĂȘme sur le territoire russe. Au dĂ©but du mois de mai, Atech a revendiquĂ© une tentative dâassasinat de lâĂ©crivain nationaliste Zakhar Prilepine. Depuis 2014, ce dernier â partisan du leadeur national-bolchĂ©vique Edouard Limonov â amplifie ses attaques vis-Ă -vis de lâUkraine, sâen prenant mĂȘme aux artistes russes opposĂ©s Ă lâinvasion, comme Oleg Kulik.
Prix Ă payer
Certains mouvements de rĂ©sistance sont connectĂ©s les uns aux autres, notamment grĂące Ă des groupes Telegram. Lâun des plus importants est probablement le mouvement de rĂ©sistance civile âYellow Ribbonâ (âRuban jauneâ, ndlr.), créé Ă Kherson pendant lâoccupation de la ville en mars 2022, et devenu entre-temps de plus en plus actif dans dâautres rĂ©gions, y compris en CrimĂ©e et dans le Donbass.
Moscou est persuadĂ©e de pouvoir maĂźtriser les pires rĂ©voltes grĂące Ă ses mĂ©thodes habituelles : la peur et la rĂ©pression. Mais dans un contexte oĂč mĂȘme des enfants sont tuĂ©s pour des tentatives de sabotage (comme cela a Ă©tĂ© le cas pour Tigran Ohannisyan et Nikita Khanganov Ă Berdiansk), et oĂč une publication sur Facebook peut vous envoyer sept ans en prison, chaque geste, aussi petit soit-il â comme celui des mavkas â prend une importance extraordinaire.
Oleksandra MatviĂŻtchouk, fondatrice du Centre pour les libertĂ©s civiles â une ONG ukrainienne laurĂ©ate du prix Nobel de la paix 2022, aux cĂŽtĂ©s de lâactiviste biĂ©lorusse AlĂšs Bialiatski et de lâONG russe Memorial â soutient les mavkas. âLes Ukrainiennes sont en premiĂšre ligne contre lâoccupant et apportent une Ă©norme contribution, aussi bien au front dans les territoires occupĂ©s quâĂ lâarriĂšre. Ne mettez pas les Ukrainiennes en colĂšre ! Le courage nâa pas de genreâ souligne-t-elle dans un appel.
Refuser un passeport ou une allocation russe, taguer un mur en jaune et bleu, peindre un trident ukrainien sur une clĂŽture, ou simplement refuser de coopĂ©rer avec les occupants peuvent paraĂźtre des actes de protestation bien anodins comparĂ©s à la violence extrĂȘme observĂ©e partout ailleurs pendant cette guerre. Ă Melitopol â Ă lâĂ©poque oĂč le mouvement des mavkas émergait â un groupe inconnu avait par exemple fait exploser la voiture dans laquelle se trouvait le maire placĂ© par les Russes.
Mais ce serait oublier les risques liĂ©s aux gestes publics dâopposition au rĂ©gime russe et lâimportance de ces actions coordonnĂ©es et rĂ©flĂ©chies.
Dans une interview, le fondateur de Yellow Ribbon souligne que de nombreux citoyens des zones occupĂ©es se mĂ©fient des formes de protestation, mĂȘme symboliques, et craignent que les services secrets ou les autoritĂ©s russes surveillent et poursuivent les Ukrainiens âpolitiquement dangereuxâ.
Les risques sont dâautant plus grands pour les femmes, notamment celles qui vivent seules ou dans des endroits isolĂ©s des zones occupĂ©es. Sur les chaĂźnes prorusses qui tournent dans les foyers de Melitopol, une vĂ©ritable âchasse aux femmesâ est mise en Ćuvre, et les mavkas y sont dĂ©noncĂ©escomme des saboteuses.
Les soldats russes sont connus pour leur brutalité ; Ă lâĂ©gard des femmes, elle prend la forme de violences sexuelles. De nombreux tĂ©moignages Ă©mergent des zones nouvellement libĂ©rĂ©es par les forces ukrainiennes, suivis par de nombreuses enquĂȘtes et investigations.
Dans un tel climat, toute forme de rĂ©sistance a de la valeur. Les Ukrainiens habitant dans les zones occupĂ©es ont adoptĂ© une stratĂ©gie de survie passive. Cependant, des mouvements comme celui des mavkas suivent une autre approche : celle de ne pas renoncer, mĂȘme si le prochain acte de rĂ©sistance pourrait, malheureusement, ĂȘtre le dernier.
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