L’invasion russe et la tĂąche des socialistes amĂ©ricains

Nate Moore explique pourquoi les socialistes basĂ©s aux États-Unis ne devraient pas s’opposer aux armes de l’Ukraine malgrĂ© la dynamique inter-impĂ©rialiste dĂ©clenchĂ©e par l’invasion russe.

Quelle position les socialistes devraient-ils adopter concernant les armes des États-Unis et de l’OTAN Ă  l’Ukraine ? RĂ©cemment, Left Voice s’est engagĂ© dans un dĂ©bat avec d’autres socialistes anti-impĂ©rialistes de principe sur cette question. En novembre, le caucus de la DSA, RĂ©forme et RĂ©volution, a organisĂ© un dĂ©bat similaire. Le Revolutionary Socialist Organizing Project (RSOP), les Seattle Revolutionary Socialists et les Denver Communists ont contribuĂ© Ă  la discussion de Left Voice. Leur dĂ©claration caractĂ©rise la guerre de la maniĂšre suivante : « La guerre en Ukraine n’est pas seulement une guerre d’indĂ©pendance nationale. C’est aussi un conflit inter-impĂ©rialiste. »

En d’autres termes, la « guerre d’indĂ©pendance nationale » coexiste avec « un conflit inter-impĂ©rialiste ». Les deux sont des considĂ©rations primaires, ni l’une ni l’autre secondaire. NĂ©anmoins, en les traitant comme tels, la nature inter-impĂ©rialiste de la guerre devient objectivement la considĂ©ration primordiale malgrĂ© les intentions de traiter les deux sur un pied d’égalitĂ©. L’envoi d’armes intensifie l’escalade russo-amĂ©ricaine. RivalitĂ© impĂ©rialiste.

Par consĂ©quent, ils s’opposent aux armes amĂ©ricaines Ă  l’Ukraine. Le conflit inter-impĂ©rial est placĂ© au premier plan tandis que la lutte nationale de l’Ukraine recule Ă  l’arriĂšre-plan. Cette position, partagĂ©e par Left Voice, les communistes de Denver et le RSN, fait de l’opposition Ă  l’intervention militaire amĂ©ricaine, de l’opposition aux sanctions contre la Russie et de l’opposition active Ă  toute livraison d’armes amĂ©ricaines Ă  l’Ukraine, la tĂąche principale de la gauche amĂ©ricaine.

Dans un dĂ©bat avec Left Voice, Workers Voice fournit une description diffĂ©rente de la guerre : « Le caractĂšre de la guerre ... est une guerre de libĂ©ration nationale contre l’agression impĂ©rialiste russe ». En consĂ©quence, ils soutiennent que l’Ukraine reçoive des armes amĂ©ricaines. Pour Workers Voice, le caractĂšre de libĂ©ration nationale de la guerre est primordial ; Le conflit inter-impĂ©rialiste qui l’entoure est une considĂ©ration importante, mais secondaire.

Le Collectif Tempest a formulĂ© la question de la guerre, de l’aide et des armes de la mĂȘme maniĂšre : « Contre l’invasion impĂ©rialiste [de la Russie], l’Ukraine a menĂ© une lutte populaire nationale pour l’autodĂ©termination. Il se bat pour son droit d’exister en tant que nation avec son propre gouvernement. » Et : « Cette guerre est entre la Russie et l’Ukraine, pas entre la Russie et les États-Unis. Ce n’est pas une guerre inter-impĂ©rialiste. Bien sĂ»r, il y a un conflit inter-impĂ©rialiste derriĂšre la guerre. »

Ainsi, la façon dont on caractĂ©rise la guerre en Ukraine façonne sa position concernant les armes militaires amĂ©ricaines Ă  l’Ukraine.

Le cadre commun que Tempest partage avec d’autres concernant la guerre en Ukraine peut ĂȘtre rĂ©sumĂ© ainsi :

  1. La Russie mĂšne une guerre d’agression impĂ©rialiste en Ukraine. L’Ukraine mĂšne une guerre de libĂ©ration nationale.
  2. Les armes des États-Unis et de l’OTAN ont contribuĂ© au succĂšs de l’Ukraine dans la lutte contre l’invasion russe.
  3. Les États-Unis et l’OTAN n’ont pas envahi l’Ukraine, et les deux ont activement cherchĂ© Ă  Ă©viter la confrontation directe avec la Russie et l’escalade au-delĂ  des frontiĂšres de l’Ukraine. Par consĂ©quent, leur relation impĂ©rialiste avec l’Ukraine ne peut pas ĂȘtre assimilĂ©e Ă  celle de la Russie pour le moment. La menace immĂ©diate pour l’Ukraine est la Russie, pas les États-Unis et l’OTAN.
  4. Les États-Unis ont naturellement des intĂ©rĂȘts impĂ©riaux dans ce conflit. Par des armes et une aide Ă  l’Ukraine, elle espĂšre renforcer sa position face Ă  la Russie sur le long terme.

Il vaut la peine d’interroger chaque aspect de ce cadre.

Qu’est-ce qui rend l’invasion russe « impĂ©rialiste » ? Pourquoi la guerre de l’Ukraine est-elle une guerre de libĂ©ration nationale ?

L’impĂ©rialisme est la compĂ©tition entre les États-nations Ă©conomiquement plus forts pour obtenir un avantage les uns sur les autres grĂące Ă  l’accĂšs aux marchĂ©s et aux ressources mondiaux. La domination impĂ©rialiste d’États Ă©conomiquement plus forts sur des pays plus petits prend de nombreuses formes (militaires, Ă©conomiques, politiques, culturelles, sociales).

La Russie est une puissance impĂ©rialiste. Elle possĂšde la deuxiĂšme plus grande armĂ©e au monde. Les monopoles dominent l’économie dans divers secteurs : pĂ©trole et gaz, acier, Ă©nergie nuclĂ©aire, transport et mĂ©taux non ferreux. Le pays a peu de dettes avec d’autres pays et s’engage dans d’importants investissements directs Ă©trangers (IDE). Une grande partie de ces investissements est acheminĂ©e vers des paradis fiscaux. De lĂ , les capitaux russes retournent Ă  l’économie nationale, mais sont Ă©galement redirigĂ©s vers des entreprises dans les pays en dĂ©veloppement.

Dans le monde multipolaire d’aujourd’hui, l’impĂ©rialisme russe se dispute le pouvoir en concurrence avec les grandes puissances impĂ©rialistes : les États-Unis et la Chine. Cela continuera d’ĂȘtre le contexte dans lequel les mouvements de libĂ©ration nationale se dĂ©velopperont au cours de ce siĂšcle. Il serait utopique d’anticiper une lutte « pure » d’une petite nation qui n’a pas Ă  se battre avec les plus grands tyrans de ce monde.

Le peuple ukrainien est engagĂ© dans une lutte pour la libĂ©ration nationale. Tout le pays est mobilisé contre l’invasion russe. C’est le cas mĂȘme dans les rĂ©gions orientales Ă  prĂ©dominance russophone du pays. Il y a une rĂ©sistance croissante parmi les habitants de ces rĂ©gions qui a Ă©tĂ© forcĂ©e Ă  la clandestinitĂ©. Dans ces rĂ©gions, la Russie a Ă©tabli une occupation militaire, s’est appropriĂ© des usines pour ses propres oligarques, a dĂ©truit l’infrastructure Ă©ducative et sanitaire de villes entiĂšres et s’est livrĂ©e Ă  des actes brutaux de viol et de torture.

La dĂ©claration du RSOP considĂšre que l’intĂ©rĂȘt impĂ©rial amĂ©ricain dans le conflit façonne toutes les autres prĂ©occupations. C’est le fondement sur lequel repose son slogan erronĂ© « pas d’armes des États-Unis et de l’OTAN ». En comparant l’Ukraine d’aujourd’hui Ă  la Serbie en 1914, la dĂ©claration du RSOP rĂ©duit le caractĂšre de la lutte de libĂ©ration nationale ukrainienne au conflit impĂ©rialiste qui l’entoure. La Serbie de 1914 est l’exemple le plus extrĂȘme d’une lutte de libĂ©ration nationale subsumĂ©e par une lutte impĂ©rialiste des puissances mondiales.

La rivalitĂ© impĂ©rialiste d’aujourd’hui n’est pas comme l’Europe de 1914. Dans ce cas, un certain nombre de nations industriellement dĂ©veloppĂ©es de taille relativement similaire et dans l’espace gĂ©ographique relativement restreint du continent europĂ©en Ă©taient engagĂ©es dans une course aux armements accĂ©lĂ©rĂ©e, rendant l’immanence d’une guerre mondiale hautement probable, sinon inĂ©vitable. La lutte nationale serbe a simplement servi d’étincelle Ă  une confrontation de bĂątiments.

Aujourd’hui, le systĂšme impĂ©rialiste mondial n’est pas symĂ©trique comme il l’était en 1914. Les États-Unis restent de loin la plus grande puissance militaire et l’une des Ă©conomies les plus fortes, bien qu’ils aient perdu leur position unilatĂ©rale Ă  la suite de la crise Ă©conomique de 2008. La Chine, bien qu’égalant les États-Unis en termes de puissance Ă©conomique, est loin derriĂšre les États-Unis en termes de capacitĂ© militaire. La Russie possĂšde une puissance militaire menaçante, mais ne possĂšde pas une Ă©conomie aussi forte ou dynamique que les États-Unis ou la Chine. Ces inĂ©galitĂ©s entre les nations impĂ©rialistes dominantes actuelles dissuadent ces nations de s’affronter ouvertement. L’impĂ©rialisme russe se dispute le pouvoir... [avec] les États-Unis et la Chine. Cela continuera d’ĂȘtre le contexte dans lequel les mouvements de libĂ©ration nationale se dĂ©velopperont au cours de ce siĂšcle. Il serait utopique d’anticiper une lutte « pure » d’une petite nation qui n’a pas Ă  se battre avec les plus grands tyrans de ce monde.

Bien sĂ»r, la rivalitĂ© inter-impĂ©riale est omniprĂ©sente et se construit vers une symĂ©trie potentielle dans l’avenir qui pourrait produire une conflagration mondiale similaire Ă  1914. Mais alors que le systĂšme reste asymĂ©trique, les nations restent prudentes et mĂšnent la rivalitĂ© inter-impĂ©riale par des moyens indirects. De mĂȘme, les États-Unis n’ont pas dĂ©clarĂ© la guerre Ă  la Russie et espĂšrent plutĂŽt obtenir un avantage inter-impĂ©rial contre la Russie grĂące Ă  l’aide et aux armes Ă  l’Ukraine. Par consĂ©quent, comparer la lutte de libĂ©ration nationale de l’Ukraine aujourd’hui avec celle de la Serbie Ă  l’approche de la PremiĂšre Guerre mondiale est non seulement inexact, mais cela conduit Ă  conclure que la question de l’oppression nationale ukrainienne ne peut ĂȘtre soulevĂ©e sans conduire Ă  une guerre impĂ©rialiste mondiale.

Historiquement, la plupart des luttes de libĂ©ration nationale au 20Ăšme siĂšcle n’ont pas dĂ©clenchĂ© une guerre inter-impĂ©riale plus large. Les socialistes Ă©taient obligĂ©s, sur la base de principe de la dĂ©fense des droits dĂ©mocratiques fondamentaux, de soutenir la lutte militaire de ces pays opprimĂ©s contre leur agresseur impĂ©rialiste.

De plus, l’impĂ©rialisme n’est pas rĂ©ductible Ă  l’aide militaire et aux armes. À la suite de Carl von Clausewitz, « la guerre est la politique par d’autres moyens ». En effet, la non-fourniture d’armes par une puissance impĂ©rialiste peut ĂȘtre tout autant dans son intĂ©rĂȘt que la fourniture selon les circonstances. L’une ou l’autre voie est un calcul stratĂ©gique et tactique de la part d’un État impĂ©rial quant Ă  ce qui assurera le mieux la domination.

La rĂ©volution syrienne (2011-2015) a Ă©tĂ© Ă©crasĂ©e par le dirigeant autoritaire Bachar al-Assad avec le soutien de la Russie. À un moment donnĂ© de la lutte, il semblait qu’Assad tomberait et que les forces dĂ©mocratiques à l’origine de la rĂ©volution rĂ©ussiraient. Les armes et l’aide militaires amĂ©ricaines auraient pu bĂ©nĂ©ficier Ă  la lutte syrienne. Cependant, l’État amĂ©ricain a dĂ©cidé qu’il n’était pas dans son intĂ©rĂȘt d’envoyer des armes. Au lieu de cela, il a ignorĂ© la rĂ©volution dĂ©mocratique (la considĂ©rant comme un plus grand mal pour la stabilitĂ© autoritaire sous Assad) et a conclu un accord tacite avec la Russie pour ne pas contester son soutien Ă  Assad dans l’écrasement de la rĂ©volution.

N’est-ce pas lĂ  l’impĂ©rialisme en action ? La non-fourniture d’aide Ă  la rĂ©volution syrienne n’était-elle pas tout autant dans l’intĂ©rĂȘt de l’impĂ©rialisme amĂ©ricain et russe ? La rĂ©ponse appropriĂ©e pour les socialistes dans ce cas aurait Ă©tĂ© de soutenir le droit des Syriens Ă  obtenir des armes des États-Unis dans leur rĂ©volution dĂ©mocratique contre Assad et l’impĂ©rialisme russe.

Les armes impĂ©rialistes peuvent-elles combattre l’impĂ©rialisme ?

Il y a eu d’autres cas oĂč des armes d’un pays impĂ©rialiste auraient pu, ou ont aidĂ©, aidĂ© une nation colonisĂ©e, ou un pays confrontĂ© Ă  des invasions impĂ©rialistes.

En 1918, le Parti bolchevique a dĂ©battu de la question de savoir s’il devait utiliser les armes anglo-Français pour combattre les Allemands, la menace la plus immĂ©diate. La faction « communiste de gauche » s’est opposĂ©e aux armes car cela aurait Ă©tĂ© une concession Ă  l’impĂ©rialisme. LĂ©nine n’a pas pu assister Ă  la rĂ©union oĂč le dĂ©bat a eu lieu, mais a soumis une note pour faire connaĂźtre son opinion : « Veuillez inclure mon vote en faveur de l’obtention de pommes de terre et d’armes des bandits de l’impĂ©rialisme anglo-Français. » Le Parti a finalement votĂ© pour accepter les armes des pays capitalistes tout en soulignant la nĂ©cessitĂ© de l’indĂ©pendance politique.

À plus d’une occasion, LĂ©nine (ici et ici) a dĂ©fendu le droit des nations engagĂ©es dans des luttes anti-impĂ©rialistes Ă  recevoir des armes d’autres puissances impĂ©rialistes. Comme prĂ©cĂ©dent, LĂ©nine a citĂ© l’exemple de la France fournissant des armes pour combattre les Britanniques pendant la RĂ©volution amĂ©ricaine.

À l’époque de la PremiĂšre Guerre mondiale, les rĂ©publicains irlandais, avec le soutien de socialistes comme James Connolly, cherchĂšrent activement et reçurent des armes du gouvernement impĂ©rial allemand.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, certains socialistes ont soutenu le droit des forces politiques nationalistes en Chine de recevoir des armes et de l’aide des États-Unis pour vaincre l’invasion impĂ©rialiste japonaise de ce pays. Ils ont fait valoir que recevoir de l’aide et des armes d’une nation impĂ©rialiste ne changeait pas le caractĂšre de la lutte nationaliste ni ne subordonnait l’agence de ce pays au rĂŽle de larbin impĂ©rialiste amĂ©ricain.

Pendant la guerre du Vietnam, l’URSS et la Chine, en concurrence l’une avec l’autre et avec l’impĂ©rialisme amĂ©ricain, ont livrĂ© des armes aux Vietnamiens pour combattre les États-Unis. Bien qu’il s’agisse de sociĂ©tĂ©s oppressives, les socialistes du troisiĂšme camp ne prĂ©conisaient pas d’empĂȘcher l’envoi d’armes Ă  la rĂ©sistance vietnamienne.

Dans chaque cas, il Ă©tait correct pour les socialistes de soutenir le droit de ces nations Ă  recevoir des armes des nations impĂ©rialistes. Toutes ces luttes armĂ©es impliquaient une lutte pour les droits dĂ©mocratiques fondamentaux et/ou une lutte de libĂ©ration nationale pour le contrĂŽle dĂ©mocratique de leurs pays respectifs. Certains socialistes rĂ©sidant dans les nations impĂ©rialistes ont soutenu la capacitĂ© d’obtenir et d’utiliser des armes impĂ©rialistes contre l’impĂ©rialisme. C’était le seul moyen d’établir une vĂ©ritable solidaritĂ© internationale de la classe ouvriĂšre et des opprimĂ©s.

Quelle position les socialistes devraient-ils prendre aujourd’hui ?

Si nous sommes vraiment intĂ©ressĂ©s par le droit de l’Ukraine Ă  se libĂ©rer, cela n’a aucun sens pour la gauche de s’opposer Ă  ce que les États-Unis envoient des armes Ă  l’Ukraine. Imaginez un socialiste amĂ©ricain disant Ă  un Ukrainien : « Nous soutenons votre droit de demander et de recevoir des armes, mais nous nous opposons activement Ă  ce que notre État envoie, et vous recevez, ces armes. Allez plaider ailleurs. Cette position n’est pas seulement contradictoire, mais aussi condescendante et condescendante ; pire, dĂ©sarmer l’Ukraine aide la Russie Ă  consolider sa position impĂ©riale.

Le soutien aux armes amĂ©ricaines en Ukraine signifie-t-il que nous devrions explicitement appeler l’État amĂ©ricain Ă  envoyer des armes ? Non. Nous laissons cela aux Ukrainiens. Notre rĂŽle est de ne pas entraver leur lĂ©gitime dĂ©fense et de trouver d’autres moyens de construire une solidaritĂ© matĂ©rielle et des liens internationaux avec la gauche ukrainienne et d’Europe de l’Est et les mouvements sociaux et syndicaux.

L’Ukraine est un pays confrontĂ© Ă  une situation d’urgence. La nation entiĂšre a Ă©tĂ© touchĂ©e par l’invasion de la Russie et l’écrasante majoritĂ© de son peuple soutient l’appel aux armes, que les États-Unis ont obligĂ©. NĂ©anmoins, l’État amĂ©ricain n’envoie pas d’armes dans un intĂ©rĂȘt humanitaire. Son intĂ©rĂȘt est froid, calculateur et impĂ©rial. Les États-Unis ne sont pas des alliĂ©s aux aspirations dĂ©mocratiques du peuple ukrainien.

Si l’Ukraine bat la Russie ou parvient Ă  un accord qu’elle juge adaptĂ© Ă  ses aspirations dĂ©mocratiques, elle sera alors mieux placĂ©e pour faire face Ă  l’implication de l’État amĂ©ricain dans ses affaires. Notre rĂŽle en tant que socialistes aux États-Unis serait alors de passer de notre solidaritĂ© dans la lutte ukrainienne contre l’impĂ©rialisme russe Ă  une position d’affrontement avec l’impĂ©rialisme amĂ©ricain. Le peuple ukrainien est le sujet de la lutte. C’est la seule base de la solidaritĂ© internationale. Soutenir le droit des Ukrainiens Ă  recevoir des armes des États-Unis est conforme Ă  l’anti-impĂ©rialisme de principe. D’autre part, on ne peut pas en dire autant de la position « arrĂȘtez les armes amĂ©ricaines », une position qui dĂ©sarmerait ... le peuple ukrainien sous le talon de l’impĂ©rialisme russe.

Une hypothĂšse implicite de la position « arrĂȘtez les armes amĂ©ricaines » est que l’Ukraine ne sera pas en mesure d’affronter l’impĂ©rialisme amĂ©ricain parce que l’aide reçue jusqu’à prĂ©sent a trop renforcĂ© la position impĂ©rialiste amĂ©ricaine et le contrĂŽle sur l’État ukrainien. Cela non seulement projette un avenir qui est inconnaissable, mais pire, exprime peu de confiance dans le peuple ukrainien pour lutter – une position condescendante et condescendante dirigĂ©e contre une nation qui a inversĂ© le succĂšs militaire russe depuis l’invasion. De plus, nous ne devrions pas supposer que les Ukrainiens accepteront les « conditions » ou autres conditions que les États-Unis tentent d’imposer.

Cette position nie Ă©galement dĂšs le dĂ©but que la gauche internationale ait la capacitĂ© de construire de vĂ©ritables liens solidaires basĂ©s sur notre dĂ©fense des droits dĂ©mocratiques des Ukrainiens. Lorsque nous Ă©levons nos critiques de l’impĂ©rialisme occidental en Ukraine et en Europe de l’Est avec le public naturel de la gauche dans cette rĂ©gion, pourquoi devrions-nous nous attendre Ă  ĂȘtre pris au sĂ©rieux alors que nous nions leur libre arbitre et nous alignons objectivement sur le pouvoir impĂ©rial qui a sapĂ© leurs droits nationaux pendant des dĂ©cennies ?

Par consĂ©quent, une position d’abstention (ni appel ni opposition active) de l’État amĂ©ricain envoyant des armes Ă  l’Ukraine a du sens pour les socialistes en ce moment. Le rĂ©volutionnaire russe LĂ©on Trotsky est arrivĂ© à une conclusion similaire compte tenu de cette situation hypothĂ©tique : une Italie impĂ©rialiste fasciste envoyant des armes Ă  une AlgĂ©rie colonisĂ©e combattant l’agression impĂ©rialiste de la France dĂ©mocratique. Il a fait valoir qu’il serait intenable de s’opposer activement Ă  la fourniture de cette aide.

Les socialistes devraient critiquer les motivations impĂ©riales amĂ©ricaines derriĂšre l’envoi d’armes. Si les États-Unis n’avaient pas envoyĂ© d’armes en Ukraine, comme en Syrie, les socialistes critiqueraient leur inaction comme preuve de leur trahison des principes dĂ©mocratiques. D’un point de vue libĂ©ral, cette combinaison de positions est contradictoire et hypocrite. D’un point de vue anti-impĂ©rialiste, c’est parfaitement cohĂ©rent.

Conclusion

Soutenir le droit des Ukrainiens Ă  recevoir des armes des États-Unis est conforme Ă  l’anti-impĂ©rialisme de principe. D’un autre cĂŽtĂ©, on ne peut pas en dire autant de la position « arrĂȘtez les armes amĂ©ricaines », une position qui dĂ©sarmerait un mouvement de libĂ©ration nationale et laisserait le peuple ukrainien sous le talon de l’impĂ©rialisme russe.

Dire que la fourniture d’armes par les États-Unis conduit automatiquement Ă  soutenir l’impĂ©rialisme amĂ©ricain rĂ©duit faussement l’impĂ©rialisme Ă  des armes militaires, alors qu’il ne s’agit que d’une politique dans un phĂ©nomĂšne beaucoup plus large. Cela suppose Ă©galement comme absolu ce qui reste Ă  dĂ©terminer : que les objectifs impĂ©riaux amĂ©ricains derriĂšre la fourniture d’armes seront rĂ©alisĂ©s et que l’État impĂ©rial amĂ©ricain sera irrĂ©vocablement habilitĂ©. En outre, il tombe dans une erreur formaliste d’abstraction, assimilant les impĂ©rialismes amĂ©ricain et russe Ă  la rĂ©alitĂ© concrĂšte et immĂ©diate dans laquelle les Ukrainiens expĂ©rimentent et affrontent ces puissances aujourd’hui.

L’ordre mondial impĂ©rialiste multipolaire est aujourd’hui relativement moins stable que la pĂ©riode nĂ©olibĂ©rale de domination unilatĂ©rale des États-Unis. D’autres luttes nationales des petites nations sont inĂ©vitables. La position « arrĂȘtez les armes amĂ©ricaines » ne laisse aucune place Ă  ces mouvements pour ĂȘtre soutenus Ă  moins qu’ils ne restent « purs » ; c’est-Ă -dire en dehors de l’ingĂ©rence des grandes puissances impĂ©rialistes dans leurs affaires. C’est une « pureté » qui n’existe pas dans le systĂšme impĂ©rialiste mondial.

Peut-ĂȘtre plus important encore, cette position considĂšre l’objectif ukrainien d’expulser la Russie de son sol comme indiscernable des desseins impĂ©riaux amĂ©ricains pour une hĂ©gĂ©monie continue. En d’autres termes, les opprimĂ©s n’ont pas de vie en dehors de celle de leurs oppresseurs. Ce n’est guĂšre une recette pour articuler, ou pratiquer, l’anti-impĂ©rialisme de principe au XXIe siĂšcle.

L’invasion russe et la tĂąche des socialistes amĂ©ricains