Oleksandr Kyselov, Traduction : Catherine Samary
Le « plan de victoire » de Zelenskyj est un appel aux acteurs extĂ©rieurs qui montre que le gouvernement sous-estime encore nettement le potentiel d'une mobilisation interne de toutes les forces. Dans le mĂȘme temps, le plan risque mĂȘme de saper l'unitĂ©, par exemple en ouvrant l'accĂšs aux ressources naturelles tandis que les oligarques continuent d'ĂȘtre protĂ©gĂ©s et que les charges de la guerre sont rĂ©percutĂ©es sur la population
Ce n'est qu'en dĂ©veloppant une infrastructure de dĂ©fense publique, en socialisant les infrastructures critiques et en gĂ©rant les ressources de l'Ukraine dans l'intĂ©rĂȘt des gĂ©nĂ©rations actuelles et futures que nous pourrons espĂ©rer protĂ©ger notre libertĂ©. Les citoyens devraient ĂȘtre concernĂ©s par l'avenir du pays, et le respect de la dignitĂ© humaine doit ĂȘtre au cĆur d'une sociĂ©tĂ© qui demande Ă ses membres de risquer leur vie pour elle.
Malheureusement, rien de tel n'apparaĂźt dans le « plan de victoire » de Zelensky, qui a finalement Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ© Ă la nation. Au contraire, ce qui frappe le plus dans ce plan est sa dĂ©pendance disproportionnĂ©e Ă l'Ă©gard de l'Occident. Il s'agit lĂ d'un changement notable, sâĂ©loignant des appels Ă©motionnels antĂ©rieurs pour chercher Ă attirer un soutien par l'accĂšs Ă nos ressources naturelles et la promesse
d'externaliser nos troupes pour assurer la sĂ©curitĂ© de l'Union europĂ©enne. Aussi Ă©loignĂ©e que soit cette vision de nos rĂȘves les plus chers de rĂ©intĂ©grer la « famille europĂ©enne », il pourrait s'agir d'une approche sobre, compte tenu de l'hypocrisie omniprĂ©sente dans la politique internationale. Mais ce qui est encore plus humiliant, c'est d'essuyer un refus presque immĂ©diat. Alors qu'auparavant, une pression incessante - Ă la limite de l'intrusion â rĂ©alisait l'inimaginable, aujourdâhui l'Ă©volution de l'environnement politique indique que les limites sont atteintes. Cette dĂ©pendance Ă l'Ă©gard d'acteurs extĂ©rieurs pour rĂ©soudre nos problĂšmes est symptomatique de la voie politique choisie, qui a considĂ©rĂ© nos propres citoyens comme dâaccord et a entraĂźnĂ© une fragilitĂ© interne Ă peine dissimulĂ©e. « Sotsialnyi Rukh » exige un dialogue sincĂšre avec la sociĂ©tĂ© sur la façon dont nous en sommes arrivĂ©s lĂ et sur ce que l'on peut raisonnablement en attendre. La rhĂ©torique militante du gouvernement suscite des attentes, mais l'incapacitĂ© Ă les concrĂ©tiser en unissant l'ensemble de la sociĂ©tĂ© et en mobilisant toutes les ressources pour la dĂ©fense ne fait qu'aggraver la mĂ©fiance et la dĂ©ception. AprĂšs 970 jours de guerre au moment de la rĂ©daction de ce rapport, des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de blessĂ©s et des millions de personnes dĂ©placĂ©es, lâenjeu est immense. Peu de familles sont Ă©pargnĂ©es par cette dĂ©vastation. Les espoirs nĂ©s d'une offensive rĂ©ussie dans l'oblast russe de Koursk ont cĂ©dĂ© la place Ă l'inquiĂ©tude et Ă l'incertitude face Ă une lente retraite dans
l'Est. Les forces russes menacent de s'emparer de Pokrovsk, ce qui risquerait de couper la principale source de charbon à coke et de paralyser notre industrie métallurgique. Les soldats épuisés, qui combattent souvent dans des unités en sous-effectif sans bénéficier d'un repos et d'une récupération adéquats, sont scandalisés par les projets du gouvernement visant à autoriser l'achat légal d'une exemption, au moins temporaire, du service militaire et exigent des durées de service claires. Certains n'en peuvent plus : selon les médias, prÚs de 30 000 cas d'exemption de service ont été enregistrés au cours des six premiers mois de l'année 2024.
La question reste ouverte : qui remplacera ceux qui sont en premiĂšre ligne ? Conscients des conditions de vie dans l'armĂ©e, les civils ne font plus la queue aux postes d'appel sous les drapeaux, mais se soustraient activement Ă la mobilisation. Les cas signalĂ©s d'Ă©vasion ont triplĂ© depuis 2023, et les sondages montrent rĂ©guliĂšrement que prĂšs de la moitiĂ© des personnes interrogĂ©es jugent ce phĂ©nomĂšne raisonnable. Les appels au devoir civique sonnent creux lorsque l'Ătat dĂ©clare ouvertement qu'il ne doit rien Ă ses citoyens - la ministre de la politique sociale, Oksana Zholnovich, ayant dĂ©clarĂ© que « nous devons briser tout ce qui est social aujourd'hui et simplement reformuler Ă partir de zĂ©ro le nouveau contrat social sur la politique sociale dans notre Ătat » et le prĂ©sident de la politique sociale ayant
dĂ©clarĂ© « nous ne sommes pas un ministĂšre de paiement, les Ukrainiens devraient ĂȘtre plus autosuffisants et moins dĂ©pendre de l'Ătat ». La brutalitĂ© et l'impunitĂ© des officiers de police judiciaire, qui font pression sur les hommes dans les rues, ne font qu'exacerber le problĂšme. Plus de 1 600 plaintes ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©es auprĂšs du MĂ©diateur en 2024, mais les rĂ©sultats se font attendre. Entre-temps, les rapports du champ de bataille, qui dĂ©crivent comment des recrues non motivĂ©es, non entraĂźnĂ©es, voire inaptes, mettent en danger les autres, remettent en question le rĂ©sultat de l'augmentation de la coercition.
Le tableau d'ensemble suggĂšre un choix dĂ©libĂ©rĂ© des Ă©lites dirigeantes de transfĂ©rer le fardeau de la rĂ©sistance Ă l'agression sur les gens ordinaires. La flambĂ©e des prix, les maigres salaires et l'austĂ©ritĂ© sociale vont de pair avec la restriction des nĂ©gociations collectives, l'augmentation des impĂŽts sur les revenus faibles et moyens et la poursuite de la corruption, mĂȘme dans le domaine de la dĂ©fense. Ce qui aggrave encore la situation, c'est que la classe politique prĂ©fĂšre ignorer la chance d'une unitĂ© sans prĂ©cĂ©dent que nous avons tous connue aprĂšs le dĂ©but de l'invasion. Au lieu de cela, elle choisit de semer la division en exploitant les peurs d'une sociĂ©tĂ© traumatisĂ©e et en alimentant la suspicion en dĂ©signant sans cesse de nouveaux ennemis intĂ©rieurs : russophones, « victimes de la pensĂ©e coloniale », adeptes des prĂȘtres moscovites, collaborateurs, agents du
Kremlin ou pédés. Les Ukrainiens du front sont montrés du doigt comme les ingrats de l'arriÚre, qui devraient à leur tour blùmer ceux qui sont « confortablement » assis à l'étranger.
Cela nous ramĂšne au « plan de victoire » du prĂ©sident qui, bien qu'il mette l'accent sur la force, ne fait qu'exposer nos faiblesses. Certains affirment qu'il s'agit peut-ĂȘtre du dernier ultimatum de Zelensky Ă l'Occident - destinĂ© Ă ĂȘtre rejetĂ© - avant un revirement complet vers un compromis forcĂ© avec l'ennemi. Cet argument n'est pas totalement dĂ©nuĂ© de fondement, puisque les sondages suggĂšrent que plus de la moitiĂ© de la population serait prĂȘte Ă nĂ©gocier ou Ă geler le conflit si le soutien de l'Occident lui Ă©tait retirĂ©. Mais quelles sont les chances qu'un accord avec la Russie conduise Ă une paix durable, sans parler d'une paix juste ? MĂȘme en supposant que Poutine soit disposĂ© Ă nĂ©gocier de bonne foi, ce qui n'est pas acquis, de tels pourparlers pourraient ĂȘtre vouĂ©s Ă l'Ă©chec, dĂ©boucher sur un accord mort-nĂ© ou ne constituer qu'une pause temporaire avant la reprise des combats.
La reconnaissance de l'annexion des territoires occupés est évidemment hors de question. Pour les Ukrainiens, ces territoires restent occupés et il n'y a aucun moyen d'atténuer cette réalité. Laisser l'Ukraine sans garanties de sécurité, surtout lorsque la Russie continue d'investir dans
sa force militaire, serait une invitation ouverte Ă une nouvelle agression. Dans la sociĂ©tĂ© ukrainienne, 45 % des Ukrainiens considĂšrent une paix injuste comme une trahison des compatriotes tombĂ©s au combat, et 49 % d'entre eux descendent dans la rue pour protester contre le compromis. Le seul accord ayant une chance d'ĂȘtre soutenu, avec une lĂ©gĂšre marge, comprend la dĂ©soccupation des rĂ©gions de Zaporizhzhia et de Kherson, combinĂ©e Ă l'adhĂ©sion Ă l'OTAN et Ă l'UE.
D'autre part, rien de moins que la capitulation et la soumission ne semble remplir les objectifs du Kremlin dans cette guerre d'agression, qui ont Ă©tĂ© rĂ©itĂ©rĂ©s par Poutine lui-mĂȘme avant le sommet des BRICS Ă Kazan. En outre, le plan budgĂ©taire triennal rĂ©cemment adoptĂ© par la Russie porte les dĂ©penses militaires Ă un niveau record. Par consĂ©quent, la plus grande erreur serait d'opposer les efforts diplomatiques au soutien militaire. Sans une solidaritĂ© significative, l'Ukraine et son peuple chuteront - si ce n'est pas maintenant, ce sera plus tard.
Bien qu'il n'existe pas de solutions faciles ou toutes faites, l'honnĂȘtetĂ© est essentielle pour se prĂ©parer. Si un cessez-le-feu intervient, il ne durera peut-ĂȘtre pas longtemps, mais chaque jour qui passe doit ĂȘtre mis Ă profit pour renforcer la rĂ©silience de notre sociĂ©tĂ©. Exposer notre Ă©cosystĂšme aux investisseurs Ă©trangers alors quâil est dĂ©jĂ
affaibli par des années d'exploitation prédatrice et d'écoterrorisme russe, n'est pas la solution. L'inégalité, l'aliénation et la privation de droits ne nous apporteront pas la résilience. La main invisible du marché - qui marchandise tout, qui est en proie au court-termisme et au profit - ne nous rendra pas plus forts.
La racine de nos problĂšmes rĂ©side dans le fait que, trop souvent, les intĂ©rĂȘts de ceux qui, par leur travail invisible, font fonctionner le pays, ont Ă©tĂ© ignorĂ©s. EspĂ©rons que cette fois-ci, nous avons retenu la leçon. C'est pourquoi « Sotsialnyi Rukh » dĂ©clare publiquement qu'il est prĂȘt Ă coopĂ©rer avec d'autres forces pour construire un mouvement politique qui garantisse que la voix du peuple soit entendue dans les couloirs du pouvoir. DĂšs que les Ă©lections auront lieu, elles pourront dĂ©cider de notre destin pour les annĂ©es Ă venir.